« Éclaté et autoréférentiel, méchamment joueur, Le Gros poète se veut aussi pénible que le réel qu’il décrit. Le livre explique cet acte volontaire : ici, pas de littérature qui laisserait « glisser quelque chose entre moi et la vie », pas question pour nous lecteurs d’être délivrés de nous-mêmes, ni divertis de notre existence. Non, Matthias Zschokke nous offre le vrai, c’est-à-dire une prose moribonde, essoufflée, décadente à l’image de la ville, où l’on avance, oisifs et désenchantés, vers la fin du livre comme au bout d’une vie.

Ce portrait d’une Allemagne de fin de l’Histoire et des moyens pour l’exprimer rappelle le Faserland de Christian Kracht, paru l’année suivante. Matthias Zschokke (…) partage avec cet autre écrivain suisse de langue allemande un cynisme mi-mélancolique, mi-rieur, mais aussi des pages lumineuses, inattendues. Tous deux s’inscrivent dans le sillage de Thomas Bernhard.

Le nihilisme du Gros Poète a ses limites. C’est dans l’écriture que quelque chose a lieu, que l’oxygène qui manquait nous parvient à travers cette tension féconde entre la nécessité de créer du sens et celle de se laisser porter par les mots. Les phrases de Zschokke, magnifiquement rendues en français par Isabelle Rüf, se déploient en de nombreuses branches : « L’eau stagne dans l’air, reste accrochée aux vitres du boucher turc, aux cheveux, aux branches des buissons plantés autour des troncs des arbustes de la rue. » »