Charlotte Gneuss : « L’écriture m’a permis de voyager dans le passé et de reconstruire le monde de mes parents. »
Rencontre avec la primo-romancière allemande sur Les Jeux heureux de l’enfance qui nous amène dans la RDA des années 70.

« Ce pays où mes parents ont grandi, et qui aujourd’hui n’existe plus, me concerne personnellement. »
Les Jeux heureux de l’enfance se déroule en 1976 et raconte l’histoire de Karin, seize ans, qui vit dans une banlieue de Dresde. Une nuit, son ami Paul s’enfuit de l’Allemagne de l’Est et la laisse derrière lui. Karin ne sait même pas s’il est encore en vie. Elle se sent abandonnée. Et bientôt, la Stasi l’interroge à son tour.
Pourquoi avez-vous voulu raconter cette histoire ?
Je voulais d’abord comprendre comment une chose pareille peut arriver. Comment une jeune fille peut se retrouver prise dans les filets de la Stasi. Je trouvais fascinant d’explorer les circonstances qui pouvaient conduire une adolescente à entrer en contact avec la Sécurité d’État, les contraintes dans lesquelles les individus se trouvaient pris.
Mais il s’agit bien sûr de bien davantage. Ce pays, la RDA, où mes parents ont grandi, et qui aujourd’hui n’existe plus, me concerne personnellement. L’écriture m’a permis de voyager dans le passé et de reconstruire, au moins en partie, le monde de mes parents. Je crois que l’écriture des Jeux heureux de l’enfance a été pour moi une forme de processus de compréhension transgénérationnelle.
On a souvent souligné, en Allemagne comme à l’international, l’atmosphère très forte de votre roman, l’authenticité des détails, la langue directe, sans distance historique. Pourtant, vous n’avez pas vécu cette époque. Pouvez-vous nous parler de votre démarche ?
Les auteurs nés après les faits qu’ils racontent encadrent souvent leurs récits sous forme de roman épistolaire ou de manuscrit retrouvé : un personnage découvre une vieille lettre dans un grenier et part à la recherche d’une histoire oubliée ; ou bien un parent meurt, et l’on se rend compte qu’on ne le connaissait pas vraiment, ce qui déclenche une enquête biographique.

Ce procédé comporte le risque de maintenir le passé à distance, en décrivant le long chemin qu’il faut parcourir pour l’atteindre. Or je ne crois pas que le passé dont je parle soit si éloigné. Je ne voulais pas historiciser les événements, mais les rendre présents.
Peut-être parce que je considère la littérature comme un espace d’empathie : un lieu où nous pouvons nous glisser dans la situation d’autrui. Je voulais exposer les lecteurs à la situation d’un jeune pour qui la RDA est la patrie, et dont les règles — contrairement à nous, nés après — ne peuvent être mises en perspective avec d’autres sociétés.
Mon intention n’était donc pas de répondre à la question « comment c’était à l’époque ? », mais d’interroger la responsabilité individuelle dans son contexte social. Je voulais que la lectrice soit exposée au texte comme la protagoniste est exposée à son monde. Cette idée devait se traduire dans la langue : j’ai donc décidé d’éviter autant que possible les retours en arrière, les résumés, les explications et les commentaires. Car réfléchir, c’est prendre du recul ; et le recul est l’inverse du présent.
« Un roman ne raconte jamais une seule histoire : chaque élément porte en lui sa propre histoire. »
Votre roman parle de l’oppression et de la manipulation exercées par l’État de surveillance est-allemand, qui n’épargnait pas même les enfants. Mais Les Jeux heureux de l’enfance évoque aussi le passé nazi de la grand-mère, l’extraction secrète d’uranium par l’Union soviétique, ou encore l’émancipation des femmes en RDA. Pourquoi ces thèmes étaient-ils si importants pour vous ?
Ce sont en effet de nombreuses questions à la fois. À travers la figure de la grand-mère, je voulais m’interroger sur la manière dont l’Allemagne a traité la question de la culpabilité féminine sous le national-socialisme. Peu de femmes ont été interrogées sur leur passé, parce qu’on n’imaginait même pas qu’elles puissent être coupables. En même temps, ce personnage reflète une réalité de la RDA : tous ses habitants n’étaient pas antifascistes. Certains ont continué, implicitement ou explicitement, à porter des idées national-socialistes.
La RDA se définissait pourtant comme antifasciste et affirmait que le fascisme ne subsistait plus qu’à l’Ouest, au-delà du « anti-faschistische Schutzwall », le « rempart antifasciste » comme on appelait dans le jargon propagandiste le mur érigé en 1961 qui séparait les deux parties de l’Allemagne. La RDA ne s’est guère engagée dans un véritable travail antifasciste en son sein. Les croix gammées tracées dans les cimetières juifs étaient considérées comme de simples graffitis de jeunesse ; la discrimination des travailleurs vietnamiens faisait partie du quotidien. Il n’y eut pas, au cœur de la société est-allemande, de travail collectif d’élucidation du passé comparable à celui qui s’est développé en Allemagne de l’Ouest autour de 1968.
Quant à la mère de Karin, elle appartient à la première génération de femmes pour lesquelles le travail allait de soi. Dès 1954, le parti au pouvoir promettait : « À travail égal, salaire égal – pour l’égalité complète des femmes ». Et, de fait, cette promesse était en grande partie réalisée. Dans les années 1980, plus de 90 % des femmes travaillaient en RDA. Cette indépendance économique rendait le divorce financièrement possible, bien plus qu’en Allemagne de l’Ouest, et il était moins stigmatisé. La RDA a même connu un temps le taux de divorce le plus élevé au monde. Cela ne dit rien de l’amour, mais beaucoup de l’autonomie féminine. On parle parfois d’un « avantage d’émancipation à l’Est ». L’histoire de la RDA oblige toujours à accepter les ambivalences : progrès et régression avancent de concert.
Concernant l’uranium : après Hiroshima et Nagasaki, Staline voulut à tout prix établir un équilibre atomique. On rechercha donc de l’uranium dans tous les territoires occupés. En RDA, on trouva d’importants gisements, notamment à Gittersee cette banlieue de Dresde où j’ai choisi de placer l’histoire de Les Jeux heureux de l’enfance. L’exploitation fut confiée à une société germano-soviétique, la Wismut. Les structures de cette industrie m’ont frappée par leur ressemblance étrange avec celles de la Stasi : travail souterrain, noms de code choisis pour les miniers comme pour les agents informels, secret absolu, des avantages matériels en compensation d’un travail dangereux. Les miniers pouvaient se voir attribuer par exemple une ligne téléphonique, une baignoire, une voiture, pour lesquels d’autres attendaient des années. Deux appareils parallèles, fondés sur l’opacité.
Ces éléments me semblaient importants parce qu’ils racontent — sans expliquer — la réalité de la RDA. Un roman ne raconte jamais une seule histoire : chaque élément porte en lui sa propre histoire.
Votre roman a rencontré un immense succès, mais certains disent ne plus vouloir entendre parler de la RDA et de la Stasi. Comment percevez-vous ce débat ?
Je savais qu’il existait des personnes qui ne souhaitent plus se confronter à la mémoire de la dictature est-allemande. Les raisons sont diverses. Certains courants de gauche préfèrent s’attacher à l’histoire des idées socialistes, dans l’espoir d’une alternative au capitalisme, et tendent à minimiser la répression. D’autres regrettent les « conditions ordonnées », la stabilité d’autrefois. D’autres encore veulent simplement se souvenir de leur enfance heureuse — et toute critique leur semble alors une remise en cause de leur propre vie.
On ne peut reprocher aux générations précédentes de ne pas s’être soulevées. Mais on peut défendre la nécessité d’un travail de mémoire. D’autant plus aujourd’hui, où la surveillance est plus facile que jamais. Nous devrions nous demander comment naît une dictature de surveillance, comment l’empêcher, et dans quelle mesure nos propres usages des réseaux sociaux ne risquent pas de faire de nous les collaborateurs involontaires d’un système potentiellement dangereux.
« Je considère la littérature comme un espace d’empathie : un lieu où nous pouvons nous glisser dans la situation d’autrui. »
Avez-vous effectué beaucoup de recherches ? Comment votre famille a-t-elle réagi à votre récit ?
Mes parents m’ont toujours beaucoup parlé de leur enfance en RDA. Ma grand-mère aussi, à qui le roman est dédié. Elle est restée, comme ma protagoniste, quand d’autres sont partis, laissant derrière eux la question : pourquoi restes-tu ?
J’ai passé de longues journées dans des bibliothèques, des archives municipales, mais aussi dans les cuisines d’anciens employés de la société Wismut. On doit toujours chercher bien davantage que ce qu’on utilise finalement dans le roman.
Lorsque Gittersee est paru, ma grand-mère fut d’abord déçue : « Tu avais un si beau contrat d’édition, et tu racontes une histoire si ennuyeuse ? » Cela m’a peinée. Mais quand elle a appris combien de lecteurs s’y intéressaient, elle m’a dit : « Je suis étonnée que tant de gens s’intéressent à notre vie. J’ai soudain l’impression d’avoir vécu quelque chose d’extraordinaire. » Cette réaction m’a profondément émue.

Entretien réalisé par l’équipe des Argonautes
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Les Jeux heureux de l’enfance
Charlotte Gneuss
Traduit de l'allemand par Rose Labourie
Editeur : Les Argonautes Éditeur • 9 janvier 2026 • 256 pages
À vos agendas !
Rencontre avec Charlotte Gneuss à Dijon
24 septembre 2026 à 6:30 pm
réservation, renseignements...
Maison de Rhénanie-Palatinat, 29 rue Buffon, Dijon
ENTRÉE GRATUITE mais sur inscription
Venez rencontrer Charlotte Gneuss, l’une des voix les plus remarquées de la jeune littérature allemande. Dans son premier roman Les Jeux heureux de l’enfance (Les Argonautes 2026), récit sensible et troublant, elle nous entraîne dans la Dresde des années 1970, en RDA, sur les pas d’une adolescente dont l’insouciance se heurte peu à peu à la violence d’un régime fondé sur la surveillance et le soupçon. Une rencontre pour parler d’enfance et de mémoire, de l’Allemagne divisée, mais aussi de la manière dont la littérature s’empare d’un passé que l’on n’a pas soi-même vécu.
Rencontre organisé par le Centre Franco-Allemand de Provence, le Goethe-Institut et l'association Litterallea.
Lecture en allemand, discussion en français
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Venez rencontrer Charlotte Gneuss, l’une des voix les plus remarquées de la jeune littérature allemande. Dans son premier roman Les Jeux heureux de l’enfance (Les Argonautes 2026), récit sensible et troublant, elle nous entraîne dans la Dresde des années 1970, en RDA, sur les pas d’une adolescente dont l’insouciance se heurte peu à peu à la violence d’un régime fondé sur la surveillance et le soupçon. Une rencontre pour parler d’enfance et de mémoire, de l’Allemagne divisée, mais aussi de la manière dont la littérature s’empare d’un passé que l’on n’a pas soi-même vécu.
Entrée libre
En français et allemand
En coopération avec Litterallea, les Éditions Les Argonautes et la Librairie L'œil cacodylate.
Participez également au club de lecture Charlotte Gneuß : Les jeux heureux de l'enfance, mardi 8 septembre, 18h30.