Ievhenia Kouznetsova : « Le premier ouvrage puise souvent dans les expériences vécues pendant l’enfance. »
Rencontre avec la jeune autrice ukrainienne à l’occasion de la publication aux Argonautes de son premier roman Demandez à Mietchka.

« Lorsqu’on écrit, on n’a pas vraiment le choix. »
Votre roman se déroule le temps d’un été, dans une maison familiale. Qu’est-ce qui vous a attiré vers ce cadre intimiste ?
Il est vrai que pour de nombreux écrivains, le premier ouvrage puise souvent dans les expériences vécues pendant l’enfance. J’ai moi-même grandi dans une maison construite par mon grand-père lorsqu’il a décidé de vivre sa « deuxième » vie dans le village où il était né, après plusieurs décennies passées dans la ville industrielle de Kryvyï Rih (où est né, soit dit en passant, Zelensky). Par la suite, toute notre famille s’est installée dans ce village, et je suis très reconnaissante de cette décision car j’y ai connu une enfance absolument merveilleuse.
D’une manière générale, l’idée de l’enfance comme paradis perdu me parle beaucoup. Les femmes de ce roman s’efforcent de recréer les expériences de leur enfance, comme pour mettre entre parenthèses leur vie d’adulte. La plupart du temps, elles échouent, car le temps altère tout, mais parfois — l’espace d’un instant —, elles parviennent à renouer avec cette enfance, et cela en vaut la peine. J’espère que mes lecteurs sauront, eux aussi, saisir ces instants fugaces.
« L’idée de l’enfance comme paradis perdu me parle beaucoup. »
L’histoire suit plusieurs générations de femmes. Pourquoi était-il important pour vous d’explorer ces dynamiques familiales ?

J’écris sur des personnes ayant des visions différentes du monde : le fossé entre les générations me paraît être le meilleur moyen de montrer les métamorphoses du monde et de nos perceptions. Ainsi, la grand-mère porte en elle certaines conceptions désormais dépassées sur les enfants ou le mariage, mais en même temps, elle transmet à ses petites-filles des valeurs profondément féministes : compter sur soi-même, reconnaître sa propre valeur, et chérir la sororité. Les femmes qui peuplent mon livre ne sont pas parfaites, mais elles sont, je crois, intensément réelles.
Bon nombre de vos personnages sont confrontés au choix de rester ou de partir. Que signifie cette question pour vous, à titre personnel ?
La question de rester ou de partir traverse tout le livre, et elle est devenue particulièrement pressante aujourd’hui dans le contexte d’une guerre à grande échelle. Désormais, la plupart des Ukrainiens sont confrontés à ce choix : rester ou partir, revenir pour une visite ou ne pas rentrer avant la fin de la guerre. Ce dilemme se ressent profondément. Les gens me confient des histoires bouleversantes lorsqu’ils évoquent leur lecture de ce roman — par exemple, le fait de regretter terriblement leur foyer mais d’avoir trop peur pour y retourner, ou, à l’inverse : rester en Ukraine, redouter chaque nuit les attaques, mais choisir malgré tout, chaque matin, de rester, tant l’idée de partir semble insupportable. Il y a aussi de nombreux récits de personnes qui ont perdu à jamais leur maison ou celle de leur enfance — telle que celle décrite dans le roman — parce qu’elles ont été détruites ou occupées par les Russes.
Le roman se distingue à la fois par sa légèreté et sa profonde charge émotionnelle, avec une subtile touche d’humour. Comment avez-vous trouvé cet équilibre dans votre écriture ?
C’est tout simplement la manière dont cette histoire devait être racontée. Lorsqu’on écrit, on n’a pas vraiment le choix. En général, je ne décide pas exactement de la tonalité d’un texte — c’est quelque chose de plus intangible. Cette histoire se voulait facile à lire, légère, empreinte d’une ironie douce. Dans le monde dramatique qui est le nôtre aujourd’hui, c’est là quelque chose d’appréciable.
« Le fossé entre les générations me paraît être le meilleur moyen de montrer les métamorphoses du monde et de nos perceptions. »
Bien que le roman s’ancre dans un contexte très réel, il demeure centré sur des instants intimes du quotidien. La guerre, pourtant déjà commencée au moment où vous écriviez, y est à peine évoquée. Pourquoi était-il important pour vous de privilégier ce sentiment de vie ordinaire plutôt que de convoquer un arrière-plan historique plus vaste ?
J’ai écrit ce texte autour de 2017. À l’époque, je travaillais comme chercheuse en médias et j’étudiais la machine de propagande russe. La Crimée avait été annexée et la Russie avait envahi l’est de l’Ukraine, même si beaucoup de gens en dehors de l’Ukraine préféraient parler de « conflit hybride » plutôt que d’invasion.
L’ampleur de cette guerre était très différente, et beaucoup de gens essayaient de l’ignorer — à ce moment, il était encore possible de détourner le regard. La ligne de front évoluait à peine, et à l’échelle internationale, personne ne faisait vraiment grand-chose pour montrer à la Russie que les modifications violentes des frontières étaient inacceptables. Ce fut, pour l’Ukraine, une grande période de solitude : nous avions le sentiment d’être abandonnés, confrontés à une guerre dont personne ne semblait se soucier.
Ce texte, contrairement à mon « vrai » travail, était un moyen de me détendre et de renouer avec mon enfance. Pourtant, on y trouve déjà des références à la Russie et à la guerre. À l’époque, je n’aurais pas osé imaginer un conflit à grande échelle. Mais la Russie en a tiré une leçon : si personne ne réagit, alors tout devient possible.
« La plupart des Ukrainiens sont confrontés à ce choix : rester ou partir. »
Le titre Demandez à Mietchka est intrigant. Qui est Mietchka, et que signifie, dans le roman, le fait de « lui demander » ?
Mia, ou Mietchka — un diminutif ukrainien affectueux de Mia — est l’un des personnages principaux. C’est une femme d’une trentaine d’années qui essaie de déterminer où et comment elle souhaite mener sa vie. C’est un état d’esprit très répandu chez les jeunes adultes comme chez ceux qui le sont un peu moins. Les chemins qui s’offrent à nous sont nombreux, et cela peut parfois en devenir vertigineux. Vous découvrirez à la toute fin du roman pourquoi il est intitulé de la sorte.

Entretien réalisé par l’équipe des Argonautes
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Demandez à Mietchka
Ievhenia Kouznetsova
Traduit l'ukrainien par Nikol Dziub
Editeur : Les Argonautes Éditeur • 4 septembre 2026 • 288 pages
À vos agendas !
Ievhenia Kouznetsova au festival Le livre sur la Place à Nancy
12 septembre 2026 à 5:30 pm
réservation, renseignements...
Place de la Carrière
54000 NANCY
Découverte d'une nouvelle voix ukrainienne. Ievhenia Kouznetsova creuse, dans ce premier roman remarquable, les liens avec les générations passées, mais aussi les silences et les souvenirs qui nous façonnent. C'est aussi l'histoire de deux sœurs qui tentent de trouver l'équilibre alors que tout chavire autour d'elles.
En partenariat avec la Revue des Deux Mondes, l’European Union Prize for Literature (EUPL) et l’Institut ukrainien.
- Conférence
Lancement : Ievhenia Kouznetsova à Saint-Germain-en-laye
11 septembre 2026 à 7:30 pm
réservation, renseignements...
Librairie L'Allée des Feuilles
28 rue de Paris – 78100 Saint-Germain-en-Laye
01 39 10 63 48
lalleedesfeuilles@gmail.com
À l'occasion de la publication de Demandez à Mietchka premier roman lumineux de l'autrice ukrainienne Ievhenia Kouznetsova, venez nombreux à la librairie L'Allée des feuilles à Saint-Germain-en-laye le vendredi 11 septembre à 19h30 pour une rencontre conviviale de lancement.
Deux sœurs, Lilitchka et Mietchka, reviennent dans une vieille maison familiale envahie par la végétation, les souvenirs et les silences. Autour d’elles, plusieurs générations se côtoient, avec leurs histoires, leurs choix et leurs blessures. Dans ce roman lumineux, l’autrice explore avec finesse les liens familiaux, la mémoire et cette question si universelle : comment trouver sa place et décider de la vie que l’on veut mener ? Une rencontre qui nous emmènera au cœur d’une littérature ukrainienne contemporaine pleine de sensibilité et de subtilité.
Venez vous faire dédicacer votre exemplaire de Demandez à Mietchka.
Gratuit sur Inscription.
01 39 10 63 48 ou lalleedesfeuilles@gmail.com
