« Tous les coups d’État se ressemblent » – Entretien avec le primo-romancier bulgare Momtchil Milanov
Rencontrez l’auteur derrière Le Ministère des Rêves, notre roman de la rentrée littéraire 2025

Nous avons eu la chance de pouvoir poser quelques questions à Momtchil Milanov, auteur de notre roman de la rentrée 2025. Le Ministère des Rêves, son premier roman, nous a surpris par son élégance stylistique, sa force émotionnelle et l’intelligence de son propos. Dans l’entretien qui suit, Momtchil Milanov nous ouvre les coulisses de son écriture, racontes ses inspirations et les questions qui ont guidé son travail.
Le Ministère des Rêves est un texte particulièrement atmosphérique, qui s’impose dès les premières pages par le prisme d’une voix singulière : celle de Stern, petit garçon de huit ans qui doit sauver son père alors que sa ville, Graystadt, tombe sous l’emprise du mystérieux baron Noulde. Entre conte initiatique et fable politique, réalisme et fantasmagorie, Milanov tisse une histoire à double fond, où l’imaginaire devient un outil de survie et de résistance.
Ce roman soulève par ailleurs plus de questions qu’il ne donne de réponses : comment préserver l’innocence de l’enfance dans un monde brutal ? Comment continuer à rêver là où tout semble condamné ? Comment les histoires, même fragiles, deviennent-elles une arme face à la terreur ?

Si vous vous demandez comment ce premier roman bulgare nous est parvenu, c’est grâce à la traductrice Marie Vrinat, grande passeuse des lettres bulgares depuis plusieurs décennies déjà. Marie Vrinat enseigne à l’Inalco et y est à l’origine du prestigieux cursus de traduction littéraire. Nombre des traducteurs avec lesquelles nous travaillons sont passés par son cours. Son travail pour la transmission culturelle en Europe et pour la diversité des paysages littéraires est remarquable. Marie nous a parlé du roman de Momtchil Milanov il y a un an, en nous proposant un premier extrait du texte, qui nous a tout de suite convaincu. Sa traduction d’une grande sensibilité restitue toute la puissance et la poésie de ce récit, en résonance avec l’actualité européenne.
Avec Le Ministère des Rêves, que Libération a qualifié d’une des sensations de la rentrée littéraire 2025, Momtchil Milanov s’impose déjà comme l’une des voix les plus prometteuses de la littérature bulgare contemporaine. Juriste à la Cour internationale de Justice de La Haye, multilingue et parfaitement francophone, l’auteur sera à Paris fin novembre pour présenter son roman pour la première fois lors de rencontres conviviales.
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Et c’est avec beaucoup de générosité qu’il a accepté de répondre à nos questions.
L’histoire du jeune Stern se déroule à Graystadt, une ville située quelque part en Europe centrale et orientale, où règne une atmosphère sombre et menaçante. Pourtant, votre roman est avant tout lumineux et porteur d’espoir, offrant un immense plaisir de lecture. Comment parvenez-vous à cet équilibre ?
Il est vrai que le roman repose sur quelques contrastes ou oppositions, et il évite les conclusions hâtives ou catégoriques. Comment suis-je parvenu à maintenir cet équilibre ? La réponse immédiate (et celle que je préfère) est que le narrateur ne doit pas intervenir. Il ne doit y avoir rien de forcé dans la procédure d’écriture, aucune contrainte allant à l’encontre des intérêts du texte. Il faut se laisser guider par le texte et non chercher à guider le processus. Il faut accepter de tomber dans le terrier du lapin, suivre l’histoire, se comporter avant tout comme un lecteur qui y croit, agir toujours de bonne foi : envers le texte, les personnages, le sujet, les lecteurs, le monde.
Chaque livre est une équation unique, avec ses propres x ou y. Il n’y a pas vraiment de réponses vraies ou fausses, mais plutôt des réponses capables de susciter ce sentiment d’épanouissement, cette satisfaction sublime du travail bien accompli.
Le mystérieux baron Noulde s’apprête à prendre le pouvoir. Pour les lecteurs bulgares, il semble évident que vous faites référence à des faits historiques, notamment au coup d’État de Sofia en 1944. Pouvez-vous nous en dire plus ?
La question est délicate, car si je dis que le roman porte sur les événements tragiques de 1944, je le prive de toutes les autres strates historiques, de toutes les autres interprétations possibles. L’histoire n’est pas ancrée dans une réalité locale. Le texte contient très peu d’indications de lieu ou de temps. Le lecteur ou la lectrice est libre de construire et de remplir l’univers du roman avec sa propre compréhension et expérience. C’est tout ce qui compte. Il est vrai que pour le lecteur bulgare, l’une des interprétations possibles est que les événements décrits rappellent les jours de septembre 1944, lorsque, à la suite d’un coup d’État, le gouvernement légitime est tombé et qu’un pays profondément européen a disparu, en quelques mois seulement, derrière le rideau de fer. Mais ailleurs dans le monde, le texte évoquera d’autres références, d’autres souvenirs et expériences. Si l’on adopte une vue à vol d’oiseau, on découvre qu’il s’agit d’une histoire universelle – tous les coups d’État se ressemblent, et les enfants de huit ans perçoivent bien plus qu’on ne l’imagine.
Si l’on adopte une vue à vol d’oiseau, on découvre qu’il s’agit d’une histoire universelle – tous les coups d’État se ressemblent, et les enfants de huit ans perçoivent bien plus qu’on ne l’imagine.
Momtchil Milanov
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire Le Ministère des Rêves ?
J’ai essayé d’écrire ce roman pendant des années – sept, huit, dix ans – et il manquait toujours quelque chose. Je sentais qu’il fallait faire preuve de patience. En 2020, les étoiles se sont alignées. J’ai fait un rêve en janvier 2020, quelques semaines avant la pandémie. Je traversais une période difficile sur le plan personnel. Je me suis rendu compte que ce rêve, qui apparaît dans le roman, cachait quelque chose et méritait une exploration. J’ai pris ce rêve comme une invitation et je me suis lancé pour le démêler, pour découvrir ce qu’il y avait derrière. Le texte est apparu très rapidement, en quelques mois. C’était comme si le roman s’écrivait tout seul. Je n’ai que peu de souvenirs du processus. C’était comme si quelqu’un me le dictait, et j’étais de nouveau un étudiant assidu. J’ai pénétré dans un tunnel, et quelques mois plus tard, le livre était prêt. Le texte savait exactement où il voulait aller, et je le suivais comme un lecteur curieux.
Pourquoi avoir choisi d’adopter le regard d’un enfant comme point de vue narratif ?
On peut se demander dans quelle mesure le roman adopte véritablement le regard d’un enfant – je laisserai aux lecteurs le soin de découvrir la réponse qui leur convient. Ce que je peux dire, c’est que les enfants sont très intelligents et sensibles, ce que les adultes oublient parfois. Je suis foncièrement opposé à toute tentative de minimiser leur sensibilité. Il n’y a aucune raison de penser que les enfants ne sont pas capables de comprendre que le monde est complexe. D’ailleurs, ces derniers temps, les adultes ont des problèmes similaires. Le roman aborde de nombreux thèmes : le harcèlement scolaire, l’enseignement de l’Histoire, l’amitié – des sujets importants qui réapparaissent de temps à autre, souvent à la faveur d’un accident ou d’un événement du quotidien. Parce qu’ils sont subtils et méritent de l’attention, ces thèmes sont souvent éclipsés par le quotidien. Je voulais les aborder sans adopter un ton didactique. Je voulais simplement raconter cette histoire. Ni plus, ni moins.

Quels auteurs vous ont inspiré dans votre écriture ?
Je suis convaincu que l’influence d’autres auteurs est indispensable. Il faut se laisser influencer pour trouver sa voix. C’est un long processus. On trouve des compagnons de route, on s’en sépare, puis d’autres apparaissent – et le voyage continue. Je n’ai jamais compris ceux qui disent : « Je ne lis rien pendant que j’écris pour ne pas être influencé. » Tout au contraire ! Il faut se laisser influencer ! Cela augmente légèrement les chances de produire quelque chose de qualité. Et de trouver sa voix. Je vais donner quelques noms, mais la liste est bien plus longue. Si je dois choisir un texte en bulgare, sans hésiter, Ballade pour Georg Henig de Viktor Paskov (éditions L’Aube, traduction Marie Vrinat). Tout y est. Ce livre a montré que la langue bulgare a sa place : source d’inspiration, de consolation, de beauté. Pour qui souhaite comprendre le contexte bulgare – et plus généralement celui de l’Europe centrale et orientale – c’est un excellent point de départ. J’aime aussi Sigismund Krzyzanowski, auteur « oublié » des années 1920-1930, resté inédit de son vivant et redécouvert il y a une dizaine d’années. J’aime l’humour d’Erich Kästner, les phrases vertigineuses de W.G. Sebald, les contes de Kenji Miyazawa – surtout Train de nuit dans la Voie lactée – et bien sûr Kafka… Il est difficile de citer des noms sans en parler davantage, car ce sont ces auteurs qui m’ont permis d’écrire. C’est comme s’ils m’avaient donné une sorte de permission. Ce qu’on appelle « inspiration » n’est rien d’autre que la poursuite de quelques images captivantes avec la conviction que c’est possible – car ceux d’avant nous l’ont fait.
Je suis convaincu que l’influence d’autres auteurs est indispensable. Il faut se laisser influencer pour trouver sa voix. C’est un long processus. On trouve des compagnons de route, on s’en sépare, puis d’autres apparaissent – et le voyage continue.
Momtchil Milanov

Vous avez écrit ce roman bien avant la crise politique actuelle, et pourtant, l’ascension d’un régime autocratique – voire totalitaire – que vous décrivez résonne fortement avec les événements contemporains. Pourquoi avoir choisi ce thème ?
Je ne sais même pas s’il s’agit d’un choix. On commence par quelque chose, un rêve, une image – c’est le fameux terrier du lapin d’Alice au pays des merveilles. Je commence, et je ne sais pas où je vais me retrouver. Au fil du processus, je me suis rendu compte que ce roman avait deux aspects : la vie privée d’une famille, le monde d’un enfant de huit ans, et l’aspect public, celui d’une société en train de sombrer dans la dictature. Mais c’est vrai que le roman a émergé dans un contexte de tension, qui ne cesse d’augmenter. Rester proche de l’actualité n’a jamais été une motivation pour moi. C’est une malheureuse coïncidence. Ou, qui sait ? Le monde est dans une sorte d’état d’urgence, et en même temps on prétend que tout est comme d’habitude, que c’est transitoire et tout va passer. C’est un peu comme lors d’un divorce : les parents disent aux enfants que tout va bien, mais personne n’y croit vraiment.
Comment avez-vous décidé de vous lancer dans l’écriture, et qu’est-ce qui vous y a conduit ?
C’est peut-être banal, mais c’est néanmoins vrai : j’ai toujours su, instinctivement, depuis l’âge de six ans – peut-être même avant – que j’allais écrire. Je ne sais même pas s’il s’agit d’un choix ; j’avoue qu’il me convient beaucoup mieux de le considérer comme un fait accompli. Mais la transition entre le moment où j’ai compris que l’écriture faisait partie de mon identité et toute la longue préparation – l’affûtage des outils – a pris entre vingt et vingt-cinq ans, voire plus. Il fallait apprendre à gérer l’impatience, guetter le texte, savoir contenir cette volonté d’écrire pour se faire plaisir, pour être aimé. Il fallait apprendre à se concentrer sur l’essentiel : l’immersion dans le récit, disparaître dans l’histoire. C’est une formation continue… et la meilleure chose, c’est qu’avec chaque texte, tout recommence à zéro. Rien n’est garanti, rien n’est acquis.
Quelle a été la réception de votre roman en Bulgarie ?
Le roman a reçu un prix littéraire (le prix « La Plume ») et a été sélectionné pour un autre. Il a fait l’objet de plusieurs critiques positives. Le livre a été très bien accueilli, et il a trouvé sa place assez rapidement, ce dont je suis très heureux et reconnaissant. D’ailleurs, je me réjouis qu’il paraisse très prochainement dans une nouvelle édition chez les éditions ICU en Bulgarie.
Votre carrière universitaire et votre profession vous ont conduit à vivre une grande partie de votre vie à l’étranger. Vous êtes actuellement référendaire à la Cour internationale de Justice, basé à La Haye, et vous parlez plusieurs langues, dont le français. Votre quotidien très international a-t-il eu une influence sur votre écriture ?
Quand on a vingt ans, on rêve souvent de se consacrer entièrement à l’écriture. Je ne faisais pas exception, mais ma vie a pris une autre direction. Je ne veux pas dire que tout a été facile, ou que j’ai accepté sans résistance que mon quotidien soit différent de celui d’un écrivain à plein temps. Il a fallu réconcilier plusieurs aspects, faire de la place à cette part de mon identité qui est juriste, spécialiste en droit international public, en affaires internationales, en recherche juridique. Et puis à cette autre part, beaucoup plus ancienne, qui insistait : « tu écris, et c’est la chose la plus importante ». Cette réconciliation a pris des années – et parfois, je doute même qu’elle soit complètement achevée. Mais petit à petit, j’ai compris qu’il était important d’accumuler une expérience au-delà de mes intérêts littéraires. Je vois ces deux activités comme complémentaires. Le juriste dit « internationaliste » passe son temps à interpréter des textes qu’il n’a pas écrits. L’écrivain, lui, écrit sans avoir aucun monopole sur l’interprétation de ses textes. Tout cela, c’est un travail avec la Langue. Et oui, ce travail en anglais et en français influence beaucoup mon écriture : la structure de la phrase, les paragraphes… tout, en fait. Il y a une interaction constante entre mes langues de travail et le bulgare. Je ne suis ni le premier ni le dernier à dire que la langue est la véritable patrie. Elle relie l’individu à la communauté, elle protège la mémoire collective, et elle me permet d’explorer le passé. La question de l’appartenance m’est très chère, car la langue permet de dépasser les frontières territoriales. Surtout dans mon cas, car je passe beaucoup de temps loin de Sofia.
Le juriste dit « internationaliste » passe son temps à interpréter des textes qu’il n’a pas écrits. L’écrivain, lui, écrit sans avoir aucun monopole sur l’interprétation de ses textes. Tout cela, c’est un travail avec la Langue.
Momtchil Milanov
Vous considérez-vous comme un écrivain européen ? Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Ou, au contraire, vous sentez-vous avant tout écrivain bulgare ?
Mais est-il impossible d’être à la fois bulgare et européen ? Il y a beaucoup d’Européens qui considèrent encore que tout ce qui vient des Balkans est étrange, exotique, différent – une autre Europe, périphérique, source de problèmes, rétrograde et irrédentiste. Et il y a aussi beaucoup de gens en Europe de l’Est qui ont intériorisé cette marginalité. Ils croient que l’Europe est toujours ailleurs, loin. Beaucoup de problèmes auraient pu être évités si l’Europe de l’Est n’avait pas été si dévalorisée et exotisée au cours des trente-cinq dernières années. La situation actuelle montre que nous sommes tous dans le même roman. L’écrivain bulgare (et européen !) Guéorgui Gospodínov, qui a reçu le prix Booker international pour son roman Le Pays du passé, a très bien capté l’esprit de l’époque. Il est plus perspicace que toutes les analyses politiques publiées depuis une décennie. Mais pour revenir à votre question : être bulgare et européen ne sont pas, pour moi, des modes de fonctionnement distincts. Le Ministère des Rêves est un roman européen écrit en bulgare. Les romans ne naissent pas avec des passeports. Et tant mieux.
L’équipe des Argonautes
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Le Ministère des Rêves
Momtchil Milanov
Traduit du bulgare par Marie Vrinat
Editeur : Les Argonautes Éditeur • 22 août 2025 • 224 pages
À vos agendas !
Salon du livre des Balkans 2025 à l’Inalco
28-29 novembre 2025
Le Pôle des langues et civilisations - Inalco
65, rue des Grands Moulins à Paris dans le 13e arrondissement
Les Argonautes seront présents avec un stand au Salon du livre des Balkans qui se tiendra cette année du 28 au 29 novembre à l'Inalco.
Vendredi de 15h30-16h30 : « Sur les chemins de Nâzim Hikmet »
Autour du roman de Nicolas Élias, Portrait du poète en salaud (Les Argonautes)
Intervenants : Nicolas Élias, Mélissa Esen Quilcaille (modératrice)
Samedi 17h-18h : « Autour des traductions d'œuvres littéraires bulgares »
Intervenantes : Marie Vrinat-Nikolov et Elena Gueorguieva (modératrice)
Nous aurons également le plaisir d'accueillir sur notre stand le primo-romancier bulgare Momtchil Milanov, auteur de notre roman de la rentrée Le Ministère des Rêves, pour des dédicaces.
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