Le Ministère des Rêves

Momtchil Milanov

Traduit du bulgare par Marie Vrinat

Éditeur : Les Argonautes Éditeur

Par un matin gris d’hiver, un immense ballon dirigeable s’installe dans le ciel de Graystadt, silencieux, menaçant. Même le directeur Stern, qui travaille pourtant pour le gouvernement, semble impuissant face à ce qui se prépare. Seul son fils, le petit Stern, perçoit le danger avec clarté.

Alors que les bicéphales du mystérieux baron Noulde investissent les rues et que l’enfant doit faire face aux absences de ses parents, Stern trouve refuge dans son imaginaire. Et si c’était à lui de sauver les générateurs de rêves ?

Entre conte initiatique et fable politique, Le Ministère des Rêves est un hommage poignant à l’imagination. Momtchil Milanov nous offre un premier roman porté par une prose lumineuse où, à travers le regard d’un enfant, chaque instant se charge d’une profondeur nouvelle.

Parution 22 août 2025
Pages 224
ISBN 978-2-494289-85-7

Le Ministère des Rêves est un premier roman bulgare de Momtchil Milanov traduit par Marie Vrinat

coup d'état bulgare 1944

passé/présent

poignant • subtil • bouleversant

Mood du livre
enfance, famille, oppression

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Le mot de l'éditrice

« Ce premier roman poignant et très maîtrisé de Momtchil Milanov repose sur un jeu subtil avec le genre fantastique, le thème du passage à l’âge adulte et l’aventure urbaine. Évoquant une atmosphère dystopique de répression politique à la fois de grande actualité et intemporelle, Le Ministère des Rêves est avant tout un vibrant hommage au pouvoir de l’imagination.» Katharina Loix van Hooff

Auteur/Autrice

Momtchil Milanov est un primo-romancier bulgare et auteur du roman Le Ministère des Rêves

Momtchil Milanov

Momtchil Milanov est né en 1986. Après des études en droit et en relations internationales à Strasbourg et Bruges, il a travaillé au ministère des Affaires étrangères à Sofia et a enseigné à l’université de Genève. Il est actuellement juriste adjoint à la Cour internationale de Justice à La Haye. Considéré comme l’une des voix les plus prometteuses de la littérature bulgare contemporaine, Momtchil Milanov a reçu pour Le Ministère des Rêves le prestigieux prix Plume du meilleur premier roman 2022.

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Traducteur/Traductrice

Marie Vrinat est une traductrice du bulgare et notamment de l'auteur Momtchil Milanov

Marie Vrinat

Marie Vrinat est professeure en langue et littérature bulgares à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) à Paris, où elle dirige un master de traduction littéraire qu’elle a elle-même crée. Traductrice entre autres de Théodora Dimova et de Guéorgui Gospodínov, elle a recemment reçu le prix Mallarmé 2024, le Prix de traduction du PEN Club français 2023 et le Prix de traduction Étienne Dolet 2021. En 2017 elle a remporté le prix « La Plume » pour la traduction du roman Le Sourire du Chien de Dimana Trankova et en 1990 le prix de la meilleure traduction pour Ballade pour Georg Henig de Victor Paskov. Elle a également reçu le prix de l’Académie bulgare des sciences pour sa contribution aux études bulgares.

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Ils en parlent

  • « Empruntant au réalisme magique et à la dystopie, Momtchil Milanov tourne en dérision nos figures modernes du capitalisme débridé, de l’homme providentiel, et raconte avec une grande poésie le monde de l’enfance et ses possibles. »

    Librairie Liber&Vous, Bourgueuil

  • « Incroyablement bien construite, la narration nous transporte dans un tourbillon d’émotions. Que ça fait du bien de retomber en enfance ! Surtout dans des temps difficiles… »

    La Cité du vent, Saint-Flour

  • « Le livre du primo-romancier bulgare est l’une des sensations de la rentrée, entre conte initiatique et fable politique. »

    Libération

  • « C’est à travers un imaginaire riche et fécond, dans une langue rythmée bien rendue par la traduction de Marie Vrinat, que Momtchil Milanov nous montre cette vérité universelle : où qu’on soit, où qu’on vive, il nous reste le rêve, acte révolutionnaire qui nous rend profondément libre. »

    Le Temps

  • « Milanov nous envoûte par le charme de son récit : il est vif comme un conte merveilleux, subtilement inquiétant quand se dessine la trame d’une fable politique, et bouleversant lorsque les drames ou les bonheurs familiaux affectent son personnage. … Voici une histoire à la portée universelle en hommage à l’enfance, à la liberté et au pouvoir de l’imagination. Un roman tout en finesse. »

    Florence, La Grande Ourse, Dieppe

  • « L’écriture de Momtchil Milanov est élégante et très belle, profondément littéraire. Le roman déploie un aspect conte à hauteur d’enfant, à la fois juste et poétique, qui donne au récit une douceur particulière. »

    Salomé, Librairie Baume, Montélimar

  • « Coup de cœur pour ce roman qui nous confronte à la montée progressive du totalitarisme, vue à travers les yeux et l’imaginaire d’un enfant… A la manière d’un conte empreint de fantastique, et à travers une narration surprenante tout en restant fluide et claire, Le Ministère des Rêves nous embarque dans une lecture prenante, dont les échos glaçants avec certains enjeux sociétaux actuels nous invitent à réfléchir, et à ouvrir l’oeil ! »

    Librairie Grenouille – Pascal – Langeac

  • « Une prodigieuse première fiction qui ne ment pas à son titre et qui nous laisse entendre que son auteur, juriste adjoint à la Cour internationale de Justice à La Haye. n’a pas encore écrit son dernier mot. »

    Anne-Marie Mitchell, La Marseillaise

  • Momtchil Milanov écrit un conte grave – mais romanesque jusque dans le plus petit dialogue – sur le péril que courent les démocraties européennes. Il exploite brillamment le grand thème de l’imagination enfantine comme instrument de clairvoyance

    Agnès Mannooretonil, Revue Études

  • « Premier roman du Boulgar Momtchil Milanov né en 1986, Le Ministère des Rêves fait la part belle aux enfants et à leurs manières de raconter sans que cette fantaisie permette de s’exonérer des aventures politiques dont une sorte de ballon dirigeable et dirigé comme il ne faudrait pas est le vecteur dès les premières pages. […] Dans cet univers, ce n’est pas un mouton dont ce petit prince-là demande le portrait : « Dessine-moi un dragon. » »

    Libération

  • « Dans ce roman venu de Bulgarie, le rêve se heurte à la brutalité du réel, et si le ministère en question promet l’évasion, il révèle surtout l’impossibilité d’y échapper. »

    Victor De Sepausy, Actualitté

  • « En de ludiques prémonitions du pire, aux confins d’une absurdité qui révèle une confuse, omniprésente, menace politique, Le ministère des rêves déploie sa ludique fantaisie, son ode à l’imagination pour préserver ceux que tout pouvoir tant à effacer, pas seulement métaphoriquement. »

    La Viduité

  • « Un monde sans rêves, vu à travers les yeux d’un rêveur. Un livre dont on a besoin. »

    Zornitsa Ivanova, poétesse

  • « L’un des romans bulgares contemporains les plus puissants de son temps. »  

    Nelly Staneva, autrice

  • « Le Ministère des Rêves est l’un de ces romans dont on ne peut jamais être sûr que tout sera bien compris par un enfant, ni que les adultes en percevront chaque nuance. Et c’est là que réside son charme intemporel. »

    Antonia Apostolova, écrivaine

Extrait

Ces derniers temps, à Graystadt, il se passait des choses fort étranges. Tout d’abord commencèrent à se répandre des rumeurs selon lesquelles, dans divers quartiers, des chaussures disparaissaient. À peu près au même moment, on vit apparaître des brouillards totalement atypiques pour la saison, tandis qu’un grand nombre d’habitants se plaignaient de violents maux de tête. Les deux entrefilets publiés dans Les Nouvelles du soir et Le Bon Compte de Graystadt passèrent inaperçus. Mais les chaussures continuaient de se perdre. Il en disparaissait de toutes sortes : bottes, guêtres, tennis, galoches, chaussures officielles et, çà et là, pantoufles domestiques ; elles disparaissaient isolément ou par paires, disparaissaient aussi bien des paliers devant les portes que des placards dans les entrées, et cela posait quelques questions. Les forces de l’ordre, en la personne du commissaire divisionnaire Baum (qu’on appelait aussi Otto l’Arbre), ne prirent pas ces événements au sérieux. Interrogé sur les mesures auxquelles on allait recourir, le commissaire divisionnaire, connu pour son sens de l’humour très spécial, répondit qu’il ne se chargerait de cette affaire que lorsque les chaussettes commenceraient à disparaître à leur tour. D’ici là, il devait s’occuper d’autres criminels bien plus dangereux, aussi les habitants de Graystadt étaient-ils priés de se montrer plus vigilants, car la police ne disposait pas des ressources nécessaires pour protéger leurs précieuses chaussures. Sur ce, il estima que le dossier était clos. Il est vrai que l’on ne vit pas de chaussettes se volatiliser, du moins pas plus que le pourcentage habituel, englouti dans les tréfonds des machines à laver. En revanche, les chaussures continuèrent de se perdre, régulièrement et sans laisser de trace, dans divers quartiers mais surtout autour de la gare et des boulevards de l’Arsenal et Nagelstein. Elles étaient toutes de couleurs différentes, ce qui poussait certains à penser que le voleur agissait mû par des considérations esthétiques. Plus déconcertant encore, les habitants de Graystadt trouvaient parfois les chaussures des autres parmi les leurs et personne n’arrivait à imaginer qu’un voleur quelconque puisse trouver cela particulièrement drôle. Et puisque le problème, loin de se résoudre, s’aggravait, le commissaire divisionnaire Baum fut contraint de mobiliser l’un de ses subordonnés les plus jeunes, le sous-inspecteur Baieler. Malheureusement, il disparut lui aussi sans laisser de trace. De nombreuses personnes, y compris le Directeur Stern, éprouvaient une grande perplexité, et se demandaient qui pouvait bien avoir besoin de tant de chaussures. Le Directeur Stern était plutôt sympathique, mais, comme tous les adultes, il avait la faculté de tirer d’un petit rien des conclusions totalement erronées. Au début, Tante Bou non plus n’avait pas de réponse à cette question. Elle se rendait tous les jeudis chez le Directeur pour prendre un café avec la grand-mère du petit Stern. Tante Bou travaillait dans le métropolitain et, en réalité, elle aurait dû être à la retraite depuis longtemps, mais personne ne connaissait les tunnels sous Graystadt mieux qu’elle, si bien qu’elle était irremplaçable au service planification. C’était une petite femme menue et autoritaire qui ne mâchait pas ses mots, aussi était-elle fâchée en permanence avec tous les membres de sa famille, mais elle aimait sincèrement Babadzou et le petit Stern, et ne venait jamais sans apporter des loukoums, des pâtes de fruits en forme de tranches de citron ou du chocolat Kouma Lissa. À cette époque, les rayons béants des magasins demeuraient souvent vides, mais elle n’avait jamais eu de mal à trouver de quoi faire plaisir à Stern (qui n’avait rien contre). Tante Bou l’aimait comme si c’était son propre enfant. Bien des années auparavant, son fils, un mathématicien prometteur qui venait de remporter l’Olympiade nationale, avait été retrouvé dans l’un des conduits de sa faculté, où il était tombé. Personne ne sut vraiment ce qui s’était passé. Selon certains, c’était un accident, selon d’autres, il se serait laissé embringuer dans une organisation secrète. La mère de Stern avait été un peu amoureuse de lui, et les jours où Tante Bou venait leur rendre visite, Kristina trouvait quelque chose à faire à l’extérieur, ou bien elle restait simplement jusqu’à une heure plus tardive dans son atelier au premier étage. Elle le faisait autant pour elle-même que pour Tante Bou, car elle ne voulait pas servir de monument vivant à quelque chose d’irréversiblement perdu. Bien plus tard, Stern associerait le début des événements à un dimanche précis de la fin du mois de mars, et à une visite inattendue de Tante Bou (Babadzou et elle se voyaient invariablement le jeudi). Celle-ci avait laissé ses chaussures dans l’entrée et non à l’extérieur (pour plus de sécurité). Stern avait l’intention d’aller un peu plus tard chez Misch, son meilleur (et unique, du fait des circonstances) ami qui habitait la maison voisine, au 67. Misch avait huit ans, lui aussi, et rêvait de devenir archéologue ou entomologiste. Son père ne soupçonnait rien de ses intentions ni de l’existence de telles spécialités. C’était un homme à l’esprit pratique qui espérait que son fils choisirait une profession sérieuse. Cet après-midi-là, Stern s’était dissimulé derrière le fauteuil et établissait une liste de produits de première nécessité au cas où il déciderait de s’enfermer dans sa chambre (parfois, l’humeur de sa mère devenait particulièrement pénible à supporter). Ces moments ne manquaient pas d’arriver, mais il s’avérait qu’il n’y était jamais préparé. Avec cette liste, il atteindrait un nouveau niveau d’indépendance et pourrait à tout moment fermer le loquet de sa porte. En cas de blocage, il demanderait à Babadzou de jouer les négociateurs. Ce mot, il l’avait entendu de son père, le Directeur Stern, et il lui avait immédiatement plu. Cependant, il se produisit autre chose. Dissimulé derrière le fauteuil, il ne fut remarqué ni par Tante Bou ni par Babadzou qui arrivait justement avec un plateau sur lequel étaient disposés du café, le sucrier et la boîte bleue de biscuits danois. Il décida, magnanime, de ne pas l’effrayer et se blottit dans l’obscurité de sa cachette. Tante Bou avait l’air bouleversée. Elle s’était à peine assise sur le canapé qu’elle fit signe à Babadzou et lui murmura mystérieusement : Viens, viens. Il faut que je te dise quelque chose. Stern tendit l’oreille. Je sais qu’aujourd’hui on n’est pas jeudi, mais j’avais besoin de parler à quelqu’un parce qu’il s’est passé quelque chose de très étrange. Babadzou ne savait que dire. Celle qui était sa meilleure amie depuis trente ans n’avait jusqu’alors jamais utilisé pareils mots. C’était une personne sérieuse (voire trop sérieuse) à qui il n’arrivait rien d’étrange. Que s’est-il passé, ma chère ? demanda Babadzou d’un air compatissant (les deux femmes se donnaient du « ma chère »). Le problème, c’est qu’il m’est même difficile de l’exprimer (bizarrement, elle continuait de chuchoter). Tante Bou soupira et garda le silence, comme pour reprendre des forces. On se serait cru dans un rêve… sauf que c’était bien réel ! Tante Bou rêvait beaucoup et aimait en parler avec force détails, et Babadzou était l’interlocutrice idéale, écoutant avec patience et bienveillance. Tu ne croiras jamais ce que j’ai vu, poursuivit Tante Bou. J’ai carrément la chair de poule en y pensant. Elle reprit son souffle. Derrière le fauteuil, Stern pouvait percevoir la manière dont Babadzou se penchait vers la table, les pupilles dilatées. Ne me regarde pas comme ça, mais écoute plutôt, murmura Tante Bou. Faut-il que nous chuchotions ? demanda Babadzou, en chuchotant elle aussi, mais Tante Bou fit un geste de la main. Hier, la confiture de fraise était une fois de plus terminée et je suis descendue prendre un bocal à la cave, tu sais que Robert ne peut pas vivre sans confiture (Robert était son mari). Je suis descendue, j’ai tourné la clef dans la serrure, ouvert la porte – elle énumérait ses actes dans l’ordre précis où ils s’étaient déroulés – j’ai allumé la lampe et… – là, Tante Bou retint son souffle. Je suis restée clouée sur place. Pé-tri-fiée. Au milieu de la cave se tenait une… créature. Un petit nain aux cheveux ébouriffés, aux yeux brillants comme des boutons, au pantalon mauve à carreaux avec des bretelles et… Et après, que s’est-il passé ? demanda Babadzou. Il s’est arrêté et m’a regardée un instant, mais j’ai eu l’impression que des années s’écoulaient. Et après ? Eh bien, après, je crois qu’il a marmonné quelque chose. Je me demande même si ce n’était pas une illusion auditive, mais je crois qu’il a dit : Kugler, ouste !, avant de claquer des doigts et de disparaître. Babadzou était intriguée. La seule chose qui lui vint à l’esprit fut de demander : Et maintenant ? Et maintenant quoi ? s’exclama Tante Bou. Je suis quelqu’un de raisonnable, de rationnel, avec toute ma tête. Je ne bois pas d’alcool sauf le jour de l’An, je ne fume pas, je porte des lunettes, mais ça s’est déroulé, pour ainsi dire, sous mon nez. Qu’est-ce que ça peut être, à ton avis, sinon… Sinon quoi ? Sinon un extraterrestre. Ma chère, ne dis pas ça, tu auras sûrement vu l’un des enfants, tu sais bien qu’ils se glissent parfois dans les caves et font des bêtises… Et ils disparaissent d’un claquement de doigts, c’est ça ? ajouta Tante Bou, sarcastique. Trêve de balivernes, je jure l’avoir vu. Crois-moi si tu veux, sinon tant pis. Babadzou se tut un instant, but une gorgée de café et garda le silence. Je n’ai jamais rien entendu de plus étrange. Mais comme c’est toi qui me le dis, évidemment que je te crois. Tu es ma meilleure amie et je te fais autant confiance qu’à moi-même. Tante Bou se rengorgea de fierté et de contentement. Stern, derrière le fauteuil, était très impressionné, lui aussi, il était impatient de tout raconter à Misch mais il savait que pour le moment, il lui était impossible de se retirer. Il devait rester dans sa cachette jusqu’à ce que Tante Bou parte, c’est-à-dire à sept heures au plus tôt, une fois la série Contraints à errer terminée, les cafés bus et les tasses retournées (Tante Bou était une personne rationnelle, mais même les gens rationnels aiment retourner leur tasse pour voir les figures émerger du noir dépôt saumâtre). Les quarante-cinq minutes qui suivirent lui parurent durer une éternité. Enfin, l’épisode prit fin et Tante Bou se prépara à partir. N’en parle à personne ! murmura Babadzou d’un air complice. Tante Bou émit un petit cri strident, signifiant ainsi que c’était plus qu’évident. Je ne suis pas folle ! Puis elle ferma la porte. Stern attendit à peine que ses pas lourds s’évanouissent progressivement dans la cage d’escalier pour se ruer dehors.

Il trouva Misch en train de peiner avec son violon (sa mère avait des ambitions certaines à ce sujet). Tout en se déchaussant, il entendit le père s’énerver. Qu’il gratte quand je ne suis pas là, tu m’entends ? Fiston, laisse tomber, j’ai l’âme qui pleure quand je t’écoute. Puis il vit Stern faire irruption dans la pièce. Tiens, Mioche, dis à mon fils et à sa récalcitrante de mère qu’ils brassent du vent. Je ne peux pas. C’est contre mes principes, répondit Stern avec sérieux. Karadiamandiev se signa d’un geste théâtral. Mon Dieu ! Ces nouvelles générations ! Sa fille Niya Karadiamandieva, une poupée de cinq ans, était assise, impassible, sur le poêle et balançait ses jambes. Il faut que je te raconte quelque chose, déclara Stern à mi-voix. Misch laissa le violon et l’emmena dans la chambre voisine. Viens, parce que celle-là, c’est une vraie concierge. Je suis pas une consiège ! s’écria Niya d’une voix stridente, au bord des larmes. Mais non, bien sûr que non, n’écoute pas ton frère ! répondit sa mère pour la calmer. Dans la chambre voisine, Stern raconta l’incident qui venait d’avoir lieu chez lui. À sa grande surprise, Misch ne fut nullement impressionné. C’est tout à fait possible, répondit-il placidement tout en chatouillant distraitement la volute du bois de lit. Mon oncle aussi a rencontré un extraterrestre, et même deux. Eh bien, tu vois ! rétorqua Stern avec animation. Donc, c’est vrai. Pas vraiment. Mon oncle boit, il regarde la télé et dit que la Terre est plate, alors je n’y crois pas. Cette tante, elle boit ? Non, répondit Stern, presque rageur. Et la Terre, elle en pense quoi ? Franchement, je n’en sais rien. Eh bien, demande-lui. Stern garda le silence. L’ombre d’un doute l’assaillit, mais un instant seulement. Il était certain que Tante Bou n’inventait rien. Misch oublia le violon et s’occupa de la maquette d’avion (un cadeau de Noël découvert prématurément). Je voulais un ballon, mais un vrai, déclara-t-il d’un ton presque plaintif. Ce truc des maquettes, c’est pas sérieux. Est-ce que je vais passer toute ma vie à monter des avions ? regimba-t-il. Ton violon, c’est un vrai de vrai ! le tança sa mère qui était restée derrière la porte. Oui, mais j’en veux pas ! Espèce d’ingrat ! Mais comment t’expliquer que c’est pas un cadeau voulu et que c’est ça, le sort qui attend les cadeaux non voulus ? Ingrat. Et si vous alliez plutôt vous promener, ton père a la migraine, dit sa mère. Karadiamandiev était toujours en train de lire son journal du matin en remuant les lèvres. Ces types des syndicats, de quoi ils menacent encore, de toute façon personne ne les écoute. Rouspéter, c’est tout ce qu’ils savent faire. Va donc prendre Les Nouvelles du soir pour ton père, dit la mère de Misch, et les deux garçons perçurent immédiatement que c’était un ordre mal déguisé en invitation. Misch se dirigea vers l’entrée et commença à s’habiller docilement. Stern enfila lui aussi son manteau. Et s’il y a des biscuits danois, achètes-en une boîte, ajouta la mère de Misch tout en lui donnant de l’argent. Ces derniers temps, tout le monde s’était entiché de ces biscuits. Les deux garçons dévalèrent bruyamment les escaliers. L’appartement est horriblement petit, fit remarquer Misch une fois qu’ils furent dans la rue. On y est serrés comme des sardines en boîte. Tu en as déjà vu, des sardines, toi ? En fait, non, mais je peux imaginer. Et puis ma mère ne fait que donner des ordres, comme si on était à la marine, sauf que je n’ai pas d’uniforme, que je ne voyage pas dans des endroits intéressants, bref, il ne me reste que les mauvais côtés. Je peux être plus bavard que la radio, mais que ma mère, non. La mienne, elle reste silencieuse, dit Stern. Ce n’est pas mieux, crois-moi. Et chez nous, c’est si grand qu’on peut y faire du patin à roulettes. Le temps d’arriver de ma chambre à la cuisine, j’ai déjà faim. J’échangerais bien ma place avec toi au moins pour une semaine, mais ma sœur est une sacrée chouineuse, tu ne la supporterais pas. Celui qui se mariera avec elle, il en verra des vertes et des pas mûres, ajouta Misch, pensif. En réalité, Stern n’avait rien contre l’idée de se marier avec Niya Karadiamandieva, mais, d’ici là, il y avait encore pas mal de temps, au moins quinze ans, ce qui équivalait à une éternité. Niya Karadiamandieva-Stern, pourquoi pas ? Bon, il voulait aussi se marier avec Vera, de sa classe, mais on trouverait bien une solution. D’abord avec Vera ? Au fait, ton père, qu’est-ce qu’il fait exactement ? demanda Misch, interrompant ses projets. C’est un diplomate, répondit Stern. Oui, je sais, mais qu’est-ce qu’il fait ? Ben… moi, pour ce que j’en sais, il fume des cigarettes, lit des journaux et trimballe divers documents. Ah oui, et il n’arrête pas de voyager un peu partout. Waouh ! s’exclama Misch. À part les cigarettes, le reste, je le prends tout de suite. Stern secoua la tête. Pas possible, tu dois obligatoirement fumer. Sinon, on ne te prendra pas. Alors, c’est décidé, je ne serai pas diplomate et voilà, rétorqua Misch. Une profession de moins. Hier, je lui ai dit que je voulais devenir écrivain, dit Stern. Et lui, il était d’accord ? demanda Misch. Stern se fâcha presque. Mais je ne lui demande pas son accord ! Je lui dis pour information. Est-ce qu’il m’a demandé mon avis, lui, quand il a décidé d’être diplomate ? Sauf que logiquement, ça ne tient pas, tu n’existais pas ! Il aurait pu le supposer, répliqua sèchement Stern, qu’est-ce que je peux y faire, moi, s’il n’est jamais là dans les moments importants. Bref, non, il n’a rien dit. Il a juste continué de fumer. Les deux garçons arrivèrent chez le marchand de journaux. Misch se pencha vers la fenêtre, très basse (il était un peu plus haut qu’elle), et scruta à travers la vitre poussiéreuse. On ne pouvait jamais savoir s’il y avait quelqu’un à l’intérieur. La poussière, la cendre, la fumée de cigarette et l’odeur de journaux plus que défraîchis constituaient un alliage d’une opacité indestructible. C’était ou bien la matière primaire, ou bien ce qui demeurerait du monde après sa fin, ou les deux. Dedans, quelque chose bougea et la vitre de la petite fenêtre, collée avec une hideuse bande brune, se souleva… Il fut instantanément frappé par un relent âcre d’alcool et de cigarettes, et deux yeux troubles le dardèrent. Je peux avoir Les Nouvelles du soir ? Il n’y en a pas, répondit le vendeur avec un large sourire dévoilant des dents jaunies. Et Le Bon Compte ? Ni « bon compte », ni « bon baron ». Tout a été vendu il y a une heure. En un rien de temps. Comment ça ? demanda Misch, déconcerté. À cause du baron Noulde, vous n’êtes pas au courant ? Il n’y comprenait rien, mais décida de ne pas poser de question pour ne pas paraître stupide. Il me reste Poing et Sturm. Non, merci, répondit Misch en s’écartant. Nous ne lisons pas les journaux des bicéphales. La petite fenêtre claqua derrière lui. Il n’en avait pas ? demanda Stern. Non. Tu as entendu parler d’un certain baron Noulde ? Au même moment, au-dessus de leur tête, un coup de tonnerre effrayant retentit et deux avions de chasse passèrent en volant très bas. Quelqu’un s’écria : Le ballon ! Le baron Noulde arrive ! Et des dizaines d’index fusèrent en direction du ciel. Stern et Misch levèrent la tête et virent une machine qui ressemblait à quelque chose entre une montgolfière et un dirigeable. Elle évoluait lentement, tel un immense fantôme dans les ténèbres au-dessus de la ville. Depuis la partie inférieure de son corps brillaient de minuscules hublots, et le rayon de lumière vive qui provenait du nez faisait penser à un sous-marin. Allons vers la place, vite ! cria Misch, et les deux garçons prirent leurs jambes à leur cou pendant que le dirigeable descendait derrière les toits. Ils furent dépassés, dans un bruit métallique, par un tramway bondé. Misch se demanda s’ils ne pouvaient pas se hisser sur la plateforme, à l’arrière, où il y avait de la place pour deux enfants, mais à ce moment précis il faillit heurter un homme très grand, vêtu d’un manteau noir, qui le toisa de haut. On va où, comme ça, jeunes gens ? Ben… vers le ballon, m-m-monsieur le directeur, répondit Misch, essoufflé. Haha. Eh bien, allez-y, mais gardez les mains dans les poches pour qu’on ne vous vole pas pendant que vous faites les badauds. Quant à toi, honorable fils, dans une heure je veux que tu sois à la maison, dit-il en s’adressant à Stern, qui répondit par un signe de tête affirmatif. La foule observait la machine qui se balançait au-dessus des têtes. Qui est ce baron Noulde ? demanda un homme avec un drôle de chapeau, tandis que son interlocuteur haussait les épaules : Je ne sais pas, mais on dit qu’il est très riche. Personne à Graystadt ne savait qui c’était, ni ce qu’il voulait, ni combien de temps il demeurerait dans sa résidence volante mais, comme il arrive souvent, le fait qu’une personne soit riche poussait les gens à être curieux et à la croire. Au-dessus des têtes des badauds s’amassaient d’épais nuages. Maman, est-ce qu’il ne va pas se poser, le dirigeaballon ? demanda un petit garçon, ce qui fit rire la foule. De fait, le dirigeable tanguait comme un navire à la dérive : il ne tenta pas de se poser sur la place et on ne lâcha pas d’échelle. Bientôt, plusieurs policiers bien gras apparurent et incitèrent la foule à se disperser. Allez, circulez ! Cir-cu-lez ! Il n’y a rien d’intéressant à voir ! criaient-ils, comme s’ils chassaient des poules. Pourvu seulement que les bicéphales ne viennent pas, chuchota Misch. Ils me donnent mal au ventre. C’est qui ? demanda Stern. Tu ne les as pas encore vus ? Des types en uniforme gris et au regard vide ? Stern secoua la tête. Bah, tu les verras bientôt. Ils sont partout. Allez viens, on rentre, il ne se passera rien. Tel un décor inachevé, le dirigeable demeura suspendu au-dessus de la place principale, et le public, déçu, commença lentement à s’éparpiller. Et même s’il ne s’était rien passé de particulier, nombreux furent ceux qui rentrèrent chez eux d’étrange humeur. L’arrivée du ballon dirigeable avait agité les esprits. Il jeta une ombre lourde sur la ville et avec lui descendit un poids invisible qui, s’il planait dans l’air auparavant, prit à présent une forme définie que chacun sentait en lui comme le pressentiment confus d’un danger. Les habitants de Graystadt montraient du doigt l’engin gigantesque et sentaient toute la force qui en émanait. Il était énorme mais se balançait légèrement, telle une petite barque sur les flots. Les deux garçons demeurèrent encore un peu à regarder, mais comme personne n’était au courant de quoi que ce soit et que le temps se rafraîchissait, la foule se dispersa rapidement. Et si on allait chez Gianni ? demanda Stern. Depuis dix ans, Gianni Orfeo produisait les meilleures glaces de la ville et l’on pouvait même affirmer qu’il était devenu une institution, une constante absolue, à l’instar des communiqués à la radio sur le niveau atteint par le Danube à trois heures de l’après-midi. Parfois, il arrivait à Stern de voir des collègues de son père qui avaient l’habitude d’y faire un saut après le travail. Non, c’est certain, je ne serai pas un diplomate. Sans compter que je ne fume pas, se dit-il. Cette fois, pourtant, Gianni était fermé. Misch rentra chez lui sans la boîte de biscuits danois et prétendit qu’il n’y en avait plus sans même avoir vérifié, mais sa mère le crut, étant donné que, depuis un certain temps, tout manquait. Même s’il n’apportait pas le journal, son père ne le disputa pas, mais il marmonna qu’au train où allaient les choses, les imprimeurs feraient bientôt grève eux aussi et que si on leur collait une grève patronale, personne n’y gagnerait. C’est quoi une grève patronale, papa ? Je t’expliquerai une autre fois, répondit son père du bout des lèvres, car il s’appliquait à se rouler une cigarette. Misch fixa du regard ses doigts jaunis par le tabac et ses moustaches rousses, et il se dit que depuis quelque temps son père se plaignait de tout et de rien, puis il nota qu’il devait chercher le mot dans le dictionnaire d’Eger. Ils font exprès de réduire les tirages pour que les gens demeurent ignorants, marmonna son père. N’importe quoi, on dirait que tu tombes de Mars. Depuis quand les gens utilisent-ils les journaux pour se tenir au courant des infos ? demanda sa forte épouse, plongée jusqu’aux oreilles dans les assiettes sales. Le père de Misch se gratta le cou avec un crayon. Je dis seulement que les hommes de Storm vont commettre une bêtise et que nous, on ne le comprendra que dans une semaine… Et qu’est-ce que ça changera si tu l’apprends plus tôt ? répliqua-t-elle d’un ton sec. Tu vas te planter sur le pont et les arrêter avec une clef à molette ? Karadiamandiev renâcla. Je ne suis pas né de la dernière pluie. Tous le voient, mais font les imbéciles. Je m’occupe peut-être de vis et de copeaux, mais il n’empêche que j’ai suffisamment vécu pour savoir des choses, et je peux te dire que ce qui nous attend n’est pas rose. Ce fut au tour de sa femme de renâcler. Karadiamandiev fut soulagé lorsque les enfants se mirent à se disputer dans la chambre voisine et que leur mère alla les calmer, ce qui mit naturellement fin à la discussion. Quant à Stern, il dîna rapidement avec son père. Le Directeur était pensif et donnait l’impression de parler de temps à autre à son assiette. C’était toujours ce qu’il faisait lorsqu’il concevait un plan, comme s’il exorcisait la nourriture ou tentait de la convaincre. Papa, est-ce que tu vas encore voyager ? Son père sursauta. Oui, demain – et il s’empressa d’ajouter – mais ce ne sera pas long. J’espère bien, répondit son fils de huit ans d’un ton faussement sévère. Sinon, je te renierai. Son père éclata de rire. Évitons d’en arriver à ce genre d’extrémité. Ce n’est pas une menace, je te le dis seulement pour que tu en tiennes compte, déclara gravement le jeune Stern. Moi aussi je t’aime, répondit son père. Et maintenant, je vais m’occuper de ma valise. Au fait, tes devoirs sont faits ? Un rire sarcastique fusa dans le couloir. Le nom du baron ne lui sortait pas de la tête, étrange et parfaitement inconnu, nouveau et bruissant comme un cadeau que l’on n’a pas encore déballé. Jusqu’alors, il ne savait même pas que des barons existaient encore et qu’ils n’avaient pas été enterrés dans les contes pour enfants. Il essaya de dessiner le dirigeable, mais son regard tomba sur les fenêtres du bâtiment qui se dressait sur le trottoir d’en face. Le ministère où travaillait son père, avec ses deux tours et sa coupole au milieu (dotée d’une horloge ronde, tel l’œil d’un cyclope), son toit en zinc et ses impeccables rangées de fenêtres, était sans aucun doute le plus beau bâtiment de Graystadt. Il était pris dans un mouvement incessant : durant toute la journée, des gens entraient, l’air très grave, d’autres, en revanche, généralement de jeunes stagiaires, sortaient en gloussant et se dirigeaient à pas rapides vers Gianni Orfeo, car, dans le restaurant du ministère, les desserts étaient horriblement chers et incomparablement moins intéressants. Le boulevard et le bâtiment du ministère formaient comme un tableau vivant, un kaléidoscope aux innombrables combinaisons possibles et c’était une chance inouïe que la chambre de Stern donne justement dessus. Même à cette heure avancée, une fenêtre, au dernier étage, restait éclairée. Il était neuf heures du soir, un dimanche, comme venaient de le confirmer les cloches de Saint-Nikolaï. Il était plus qu’inhabituel que quelqu’un y travaille si tard, mais d’un autre côté, plus rien ne pouvait étonner, en ce jour rempli d’événements extraordinaires. Stern se rappela qu’il avait oublié de demander à son père qui était, en fin de compte, ce baron Noulde, puis il s’endormit.

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