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La littérature européenne selon Ludmila Oulitskaïa 

La grande romancière russe partage son souvenir du rôle qu’ont joué les traductions à l’ère soviétique

La littérature européenne, sa richesse et son originalité, ont fait l’objet d’une quantité infinie d’ouvrages, et il est peu probable que je puisse ajouter quelque chose de nouveau. Je ne peux que partager des souvenirs. En fait, pour moi, l’expression « littérature européenne » recouvre en premier lieu la littérature des pays d’Europe de l’Est – la Pologne, la Hongrie, la Roumanie. Pour ce qui est des littératures française, anglaise, allemande, portugaise, italienne, il va de soi qu’elles appartiennent à l’Europe, mais dans mon esprit, elles sont toutes associées à la notion de littérature « occidentale ».

Ludmila Oulitskaïa photo : © Oleg Dorman

Du temps de l’URSS, la parole imprimée qui venait de Pologne avait une importance extraordinaire : en un certain sens, ces années-là, la Pologne était devenue un canal de communication entre la culture européenne et la réalité russe qui existait « de l’autre côté du rideau de fer ». On s’arrachait les revues polonaises. Beaucoup de gens cultivés de cette époque avaient appris à lire le polonais, car les Polonais traduisaient la littérature européenne contemporaine bien avant les Soviétiques, et ils faisaient preuve de beaucoup plus d’audace dans leurs choix : ce qui ne sera publié en Russie qu’après la perestroïka est paru en Pologne beaucoup plus tôt. Et ce phénomène n’avait rien de très nouveau, ni du point de vue culturel ni du point de vue historique : les idées européennes ont toujours pénétré en Russie depuis le royaume de Pologne. Je me souviens à quel point, au milieu du siècle passé, la lecture du Manuscrit trouvé à Saragosse, de Jan Potocki a influencé les lectures des Soviétiques, suscitant un intérêt à la fois pour l’histoire et pour le processus de réinterprétation d’événements passés depuis longtemps.

La position géographique de la Pologne, coincée entre de puissants voisins, a généré chez les Polonais un sens particulier de leur dignité nationale et nourri une lutte séculaire pour la défense de leur identité et de leur indépendance. Ce sens de la dignité nationale qui, justement, ne préoccupe pas outre mesure ses « puissants voisins »… Mais c’est précisément la géographie tragique de la Pologne qui a favorisé la formation d’une culture polonaise extrêmement intéressante, par essence hybride, à la fois occidentale et orientale, et par là même particulièrement passionnante pour un lecteur russe.

Krzysztof Kieślowski est l’une des grandes figures de l’histoire de la culture polonaise. Cet homme à l’esprit extraordinairement large, d’une grande richesse de talents et doté d’un sens moral inné, a été un promoteur idéal des idées universalistes européennes dans le monde de l’Europe de l’Est, lequel a toujours accueilli avec beaucoup de retard toute avancée civilisationnelle.

L’année dernière, à Moscou, les éditions Corpus ont publié un gros livre de Kieślowski intitulé Sur moi-même. Cet ouvrage de huit cents pages représente une exception parmi ce genre de livres au contenu hétéroclite, qui décrivent le parcours de vie d’un auteur. C’est un mélange étonnement réussi de remarques autobiographiques, de prose, de scénarios, d’articles et de réflexions. Mais l’impression sans doute la plus importante que l’on retire de ce texte, c’est celle, extrêmement rare, d’une réconciliation avec la vie, une vie parfois cruelle, sanglante, injuste, mais qui laisse néanmoins l’espoir naïf que le Bien triomphera du Mal. Même si cela ne se produira sans doute pas à l’intérieur des limites de notre vie ici-bas…

Nous remercions Ludmila Oulitskaïa pour son soutien du projet des Argonautes et Sophie Benech pour sa traduction. 

Ludmila Oulitskaïa

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