Rencontre avec Lucy Fricke, autrice du roman « La Diplomate »
Dans un entretien mené par sa traductrice Isabelle Liber, l’autrice allemande nous parle de son dernier roman La Diplomate, de ses personnages et de la sincérité.
Dans son dernier roman La Diplomate, sélectionné pour le prix Femina 2023, Lucy Fricke suit le parcours de Friederike Andermann, dite Fred, diplomate quarantenaire en poste en Uruguay, puis en Turquie. À travers un portrait de femme à la fois déterminée et en proie au doute, Lucy Fricke dresse aussi un état des lieux documenté de la diplomatie en Europe, interrogeant en filigrane l’idée européenne et la solidarité humaine.

La diplomatie est au centre de ton dernier roman La Diplomate. D’où t’est venue l’envie d’aborder ce sujet, et en quoi ton travail sur le roman a-t-il changé ta vision de la diplomatie ?
Lucy Fricke : Ce livre est d’abord le fruit d’un heureux hasard. J’ai obtenu une bourse de quatre mois à l’académie culturelle de Tarabya, qui se trouve précisément sur le site de la résidence d’été de l’ambassadeur d’Allemagne, à Istanbul. J’y ai fait la connaissance de diplomates allemands, mais aussi d’artistes, de journalistes et de juristes d’origine kurde et turque. J’ai rencontré des gens qu’on avait inculpés d’avoir signé une pétition en faveur de la paix ou tourné un documentaire. Cette période intense a changé mon regard sur le monde.
Une fois rentrée à Berlin, j’ai compris que j’avais vécu dans la matière même d’un roman sans en avoir écrit une seule ligne. Je suis ensuite retournée en Turquie pendant plusieurs mois, et j’ai commencé un travail de documentation et d’enquête.
» Un certain nombre de diplomates parmi ceux et celles rencontrés font vraiment bouger les choses dans l’ombre. «
Cette période a nourri mon respect envers les diplomates, même si elle m’a aussi ouvert les yeux sur les limites de leur action, qui s’apparente parfois à de l’impuissance. Malgré tout, j’ai constaté à leurs côtés que chacun et chacune pouvaient faire toute la différence. Un certain nombre de diplomates parmi ceux et celles rencontrés font vraiment bouger les choses dans l’ombre, s’engagent et peuvent influer sur ce qui se passe, même si ce n’est qu’à petite échelle. J’ai aussi fait la connaissance de quelques diplomates pugnaces qui étaient tout le contraire de bureaucrates et m’ont impressionnée. C’est cet aspect que j’avais envie de raconter, ainsi que la tension éprouvante entre idéalisme et résignation.
Friederike Andermann, le personnage principal de ton roman, est un personnage complexe socialement et émotionnellement. À ton avis, comment répondrait-elle à ce questionnaire de Proust ?
Madame Andermann, vous qui avez vu le monde, dans quel pays désireriez-vous vivre ? Je voudrais être toujours en mouvement. L’idée de passer toute ma vie au même endroit, quand bien même il serait charmant, me tétanise. C’est aussi pour cette raison que je suis devenue diplomate. Mon métier nécessite que je change régulièrement de lieu de vie ; pour moi, c’est un cadeau.
Quelle est la qualité que vous affectionnez chez une femme ? La loyauté et l’humour.
Quelle est votre vertu préférée ? La sincérité.
Si vous pouviez choisir, vous seriez… Là où je suis. Je voulais devenir diplomate et je le suis devenue. Quand j’étais petite, je rêvais aussi d’être astronaute et de découvrir l’univers. Si l’occasion se présente dans une autre vie, je la saisirai sans hésiter. En route vers la Lune…
Et chez un homme ? Les mêmes que chez une femme. Je ne fais pas de différence.
L’autrice allemande Lucy Fricke au Erlanger Poetenfest 2018, photo : Amrei-Marie
Quel est votre principal trait de caractère ? Au fond, je suis optimiste. Mais il me semble que cet optimisme me quitte peu à peu. Je suis obligée de l’entretenir chaque jour.
Votre plus grand défaut ? Il correspond malheureusement à la vertu que je préfère. Je suis encore en phase d’apprentissage quand il s’agit de bien doser la sincérité et d’y mettre les formes.
Quelles sont les fautes qui vous inspirent le plus d’indulgence ? Celles qui adviennent par maladresse ou parce qu’on s’est surestimé.
Ce que vous détestez par-dessus tout ? L’injustice.
Quel serait votre plus grand malheur ? Perdre l’esprit et, par là même, le contrôle.
Votre rêve de bonheur ? J’ai envie d’être naïve : la paix dans le monde.
« Mes personnages sont des aventurières, qui aiment bouger et qui veulent aussi toujours un peu échapper à ce qu’elles sont. »
Comme dans Les Occasions manquées, les frontières – intimes ou géographiques – jouent un rôle décisif dans La Diplomate. Fred, Martha, Betty – tes personnages principaux franchissent des frontières et dépassent les leurs. Comment s’articulent ces deux aspects pour toi ?

Qu’il s’agisse de Fred ou de Martha et Betty, toutes répugnent aux frontières, aux limites, en tout cas quand il s’agit d’elles-mêmes. Elles acceptent celles des autres, mais ne veulent pas s’en fixer elles-mêmes, ni mener leur vie dans le cadre que délimitent des frontières préétablies. Ce sont des aventurières, qui aiment bouger et qui veulent aussi toujours un peu échapper à ce qu’elles sont.
D’après mon expérience, nous nous comportons d’une autre manière à l’étranger : nous franchissons les frontières d’un État, mais aussi apparemment nos propres frontières intimes. Nous sommes plus courageux, curieux de la nouveauté et de l’inconnu, comme si la vie se déroulait plus librement. Tout semble soudain possible. C’est ce qui m’inspire en tant qu’autrice.
La diplomate Fred pourrait-elle être amie avec Betty et Martha, qui sillonnaient les routes d’Europe dans Les Occasions manquées ?
Absolument ! Elles viennent toutes les trois du même horizon. Elles sont indépendantes, battantes, tantôt désespérées, tantôt dépassées, mais elles savent rire d’elles-mêmes et lâcher prise au bon moment.
D’ailleurs, j’aimerais bien les avoir comme amies. Après avoir achevé l’écriture de ces romans, j’ai senti que ces femmes me manquaient. J’adorerais partir en vacances avec elles, je pense qu’on rigolerait bien.
Lucy Fricke est née à Hambourg en 1974 et vit à Berlin. Elle se consacre à la littérature depuis 2003, après une carrière dans l’industrie du cinéma. Elle a fait paraître cinq romans, dont Les Occasions manquées, sélectionné pour les prix Femina et Médicis étrangers 2021, traduit en huit langues et adapté au cinéma.

Isabelle Liber, née en 1977 à Avignon, est traductrice de l’allemand au français. Elle a suivi des études de littérature et de germanistique à Strasbourg, et une formation aux métiers de l’édition à Paris. On lui doit la traduction du précédent roman de Lucy Fricke, Les Occasions manquées. Elle vit à Berlin depuis 2003.
Entretien réalisé par Isabelle Liber
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La Diplomate
Lucy Fricke
Traduit de l'allemand par Isabelle Liber
Editeur : Le Quartanier • 2023 • 272 pages
