Rencontre avec Pajtim Statovci, jeune prodige de la littérature finlandaise
Pajtim Statovci est originaire du Kosovo, pays de l’Ex-Yougoslavie que sa famille a fui quand il avait deux ans pour échapper à la guerre. Aujourd’hui il enseigne la littérature comparée à l’Université de Helsinki et son dernier roman, Bolla, a fait de lui le plus jeune lauréat du prestigieux Prix Finlandia, équivalent du Goncourt en Finlande.
Le sujet du roman, troisième de Pajtim Statovci à être traduit par Claire Saint-Germain, est pourtant loin d’être commun : Arsim, un jeune étudiant albanais tombe amoureux d’un étudiant serbe. Nous sommes au Kosovo en 1995 à la veille des guerres de Yougoslavie. Les deux ethnies s’enfoncent dans un violent conflit, qui plonge la région entière dans le chaos.
Quand, après la guerre, Arsim part à la recherche de son amant dans un Pristina en ruines, il ne retrouve plus le charismatique futur médecin qu’il a connu. Au récit d’Arsim s’ajoutent des extraits du journal de Miloš, dans lequel il raconte leur amour et sa propre descente aux enfers, au cœur d’une guerre dont il ne ressortira pas indemne.
L’écriture de Pajtim Statovci emporte le lecteur dans un univers qui lui est propre. Sa poésie sombre et son rythme implacable font de ce récit sur le désir, la liberté et la destruction un roman d’une splendeur presque violente.
Le public français se doit encore de découvrir cet auteur européen d’envergure, qui connaît déjà un beau succès en Scandinavie, mais aussi en Italie, aux États-Unis et en Angleterre, où la traduction de Bolla vient d’être sélectionnée pour le prestigieux Dublin Literary Award.

« On peut voir ce roman comme une autorisation à être en colère à se vautrer dans la haine, à se laisser consumer par elle. »
Pajtim Statovci a bien voulu répondre aux questions de l’équipe des Argonautes :
Bolla est un roman puissant qui met sur le même plan l’atrocité des déplacements de population causés par la guerre et celle de devoir vivre une vie que l’on n’a pas choisie. Selon vous, pourquoi est-il important de lire ce roman aujourd’hui ? Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?
Ce que j’observe, surtout ces dernières années, c’est que la vie est devenue de plus en plus violente, sur tous les plans. On assiste à la confrontation des communautés entre elles, sur internet comme dans la réalité, à une hostilité grandissante dans les écoles et sur les lieux de travail, à l’angoisse, la peur et l’inquiétude face à l’état du monde. Rétrospectivement, je pense que ce roman était ma réaction à tout cela, et le reflet d’un certain type de souffrance qui m’a toujours accompagné. Tout comme le protagoniste du livre, de nombreuses personnes sont contraintes de vivre une vie qui ne leur convient pas, jusqu’à ce qu’elles trouvent en eux-mêmes la force et le courage de s’en détacher, d’initier une lutte pour le droit de vivre comme elles l’entendent. C’est d’autant plus injuste et pénible que la plupart des gens n’ont pas besoin de passer par là, ils ont déjà ce qu’ils désirent.
« De nombreuses personnes sont contraintes de vivre une vie qui ne leur convient pas. »
On dit souvent qu’il y a beaucoup à apprendre des expériences traumatisantes, qu’elles nous rendent plus forts, nous permettent d’acquérir du cran, de la fermeté, etc, que grâce à elles nous serons plus préparés à parer le « prochain coup ». Mais je ne suis pas d’accord, ou tout du moins mon livre ne l’est pas. Voilà une étrange façon d’appréhender le traumatisme, qui insiste sur le fait qu’il n’y a pas moyen de s’en sortir. Face au trauma, la dernière chose qu’on a envie d’entendre est précisément celle que l’on a tendance à dire et qu’on est encouragés à dire les uns aux autres dans nos moments les plus sombres : « Ne t’en fais pas, ça va s’arranger. » Et si ce n’était pas le cas ? On ne trouve pas toujours une rétribution ou le salut au bout du chemin. Souvent, il n’y a rien, ou alors une douleur plus grande. Peut-être que le but de ce livre est de montrer cela, et c’est là que réside son importance. On peut voir ce roman comme une autorisation à être en colère, à se vautrer dans la haine, à se laisser consumer par elle. Et comme le montre ce livre, surtout avec le personnage d’Ajshe, la colère peut être libératrice.
« Demander pardon et pardonner ne font aucunement disparaître la douleur. »
Arsim n’est pas un héros ordinaire. On a du mal à le cerner puisqu’il est à la fois une victime et un bourreau : il est empêché de vivre librement son homosexualité et en même temps il commet des actes de violence. Il ne correspond pas vraiment au type de personnage que l’on aime soutenir… Qu’est-ce qui vous attire chez ce protagoniste si complexe et sombre ?
Pendant les huit années que m’a pris l’écriture de Bolla, j’ai beaucoup pensé au pardon et à la rédemption, à la façon dont nous sommes censés pardonner ceux qui nous ont fait du mal et au fait que c’est presque une condition préalable pour pouvoir passer à autre chose. Pourtant, cette exigence peut être un peu réductive et condescendante. Il est attendu de la victime qu’elle pardonne et une fois qu’elle a donné son pardon, c’est le l’oppresseur qui est « libéré » et qui a obtenu le droit de tourner la page. Honnêtement, je trouve tout cela un peu injuste, puisque demander pardon et pardonner ne font aucunement disparaître la douleur. Il faudrait donc absoudre les personnes qui nous ont causé du tort, sans contrepartie ? Pourquoi ferions-nous cela ? Est-ce que ça permet vraiment à quelqu’un d’aller mieux ? Sincèrement ? Ne pourrait-on pas prendre sa revanche, de temps en temps ? Et est-il permis de se sentir bien une fois qu’on s’est « vengé » ?
« J’avais besoin de creuser ce qui avait pu rendre cet homme perdu, brisé, faillible, violent. »
Ces pensées m’ont hanté pendant des années avant le roman et elles me hantent plus encore aujourd’hui, alors même que le roman explore sans relâche ces questions. Ce qui m’a attiré chez un personnage comme Arsim, c’est sa véracité. On connaît tous des gens comme Arsim, des gens qui sont incapables d’identifier ou de reconnaître leurs émotions, des gens qui recourent à la violence comme « porte de sortie » dans un conflit. Tout au long de mon éducation, j’ai vécu dans des environnements très stricts où j’ai pu voir, vivre et être témoin de la déchéance de personnes comme Arsim. Pour des raisons personnelles également, j’avais besoin de sonder l’âme de cette personne, dans l’idée d’y voir plus clair, de la comprendre mais aussi, peut-être, pour m’essayer au pardon. J’avais besoin de creuser ce qui avait pu rendre cet homme perdu, brisé, faillible, violent.
Ce dont nous, êtres humains, sommes capables et ce dont nous nous rendons coupables dans des circonstances extrêmes m’intéresse à un niveau psychologique.

Dans votre œuvre, vous faites souvent appel à des fables, du folklore ou des mythes albanais qui envisagent le lien entre humain et non-humain : ainsi, Bolla est une créature proche du serpent. Enfant, est-ce qu’on vous racontait ces histoires ? Font-elles partie de votre héritage albanais intime ? votre propre héritage albanais ? ou votre héritage albanais personnel ?
Oh oui, certainement. On peut vraiment parler d’obsession. Je voulais qu’on me raconte des histoires comme celle-ci et je voulais les raconter moi aussi. C’est ce que je faisais, et tout en parlant, j’ajoutais ma propre version des événements. J’étais fasciné par la nature magique de ces histoires, le surnaturel, les événements et les dimensions fantastiques.
« Bolla est une créature démoniaque dans la mythologie albanaise, une sorte de serpent. »
Comme vous le signalez, « Bolla » est une créature démoniaque dans la mythologie albanaise, une sorte de serpent. La légende raconte qu’une fois par an, pendant un jour, il est libre d’errer dans le monde des hommes et qu’alors il se transforme en un dragon ailé, cracheur de feu et aux nombreuses têtes. Au cours de cette journée, son nom devient kulshedra, il tue impitoyablement tout ce qui entre dans son champ de vision, semant le chaos et la destruction et causant une grande panique. Tous les autres jours de l’année personne ne peut le voir, il est caché, dans l’attente de pouvoir à nouveau apparaître. Le mot « bolla » a aussi d’autres significations, selon où et à qui on pose la question, et à l’intérieur même de ma famille nous avions des disputes autour de la nature de cette créature. Mais j’imagine que cela fait partie de son mystère.
Ces histoires ont toujours été extrêmement significatives pour moi, elles avaient même des résonances personnelles. Elles m’ont captivé, inspiré, réconforté, et m’ont donné espoir. Je suppose que c’est dû à la croyance que, ailleurs, tout peut exister, et donc certainement quelqu’un comme moi aussi. Dans un de mes contes populaires préféré, une fille se rend à la guerre déguisée en garçon, et toute l’histoire porte sur ce jeu de travestissement et de camouflage qui brouille les frontières des genres. Ça m’avait passionné car ce n’était pas quelque chose qui pouvait arriver en dehors du récit, dans le monde réel.
Cependant, dans ce livre, j’ai voulu recréer et réinterpréter ces histoires. Dans le roman, le « bolla » a une signification profondément symbolique et métaphorique, puisque l’histoire porte sur des gens qui passent leur vie entière à avoir peur et à se dissimuler, y compris à soi-même. Ils correspondent tous à des représentations de cette créature, ils sont craints pour les mauvaises raisons, ils doivent se cacher des autres, et sont « libérés » seulement une fois par an, le temps d’un seul jour, un bref moment pendant lequel ils sont heureux.
C’est ce qu’il se passe dans l’histoire d’Arsim, Miloš et Ajshe. Ils n’ont le droit qu’à un soupçon de bonheur, qu’à un avant-goût, et même si cela peut sembler triste, tous, d’une certaine façon, sont en paix avec cette idée. Peut-être qu’ils se sont rendus compte que les gens comme eux n’obtiennent que cette quantité de joie et, au lieu de colère et de rancune, ils n’éprouvent que le remord de ne pas en avoir assez profité tant que ça durait.
« J’ai tendance à dire que j’écris sur le monde tel que je le vois et le vis. Cela n’a pas changé au cours de ma carrière. »
Comment abordez-vous le fait d’écrire sur la guerre ? Est-ce que cette écriture a représenté un défi ? Considérez-vous que raconter cette histoire est votre responsabilité ?
C’est extrêmement difficile, c’est une expérience bouleversante, décourageante et qui vous vide émotionnellement, qui épuise. Cela me ramène à une période malheureuse et douloureuse, à une terreur multigénérationnelle en réalité.
J’ai tendance à dire que j’écris sur le monde tel que je le vois et le vis. Cela n’a pas changé au cours de ma carrière. Certains considèrent que ma manière de voir le monde est assez brutale, violente et impitoyable, mais ça ne change rien au postulat de base. Je ne considère pas mon écriture comme un acte de représentation et en même temps j’ai conscience de ne pas vivre et écrire dans une bulle. Il est important pour moi de tout faire pour éviter d’écrire en réponse à des attentes ou bien sous une pression quelconque puisque cela revient à atténuer la sensation de liberté dont j’ai absolument besoin pour écrire.
Au lieu de penser aux responsabilités, je pense plutôt aux opportunités. Je suis convaincu qu’une des raisons pour lesquelles j’étais si attiré par les contes étant enfant, tient au fait que je m’attachais aux les personnages qui enfreignaient les règles et qui ne rentraient pas dans les normes sociales. Je ne sais pas. Il est évident que je recherchais quelqu’un, peut-être quelqu’un comme moi aujourd’hui, pour me montrer le chemin, ou quelque chose comme ça. Je sais que cela aurait eu une importance capitale pour moi si j’avais trouvé dans ma jeunesse un personnage albanais queer dans un livre. J’imagine que j’ai saisi l’opportunité de le créer moi-même.
« Je me considère comme un local dans plusieurs endroits et pays, à l’aise dans différents environnements. »
Vos romans sont-ils porteurs d’histoires universelles ou bien d’histoires singulières sur le Kosovo ? Plus précisément, selon vous, que peuvent apprendre les lecteurs européens des histoires d’Arsim et Miloš ?
Il me semble que je viens de répondre à cette question, au moins en partie. Dans mon travail, j’essaie de montrer la vie de certaines personnes à certains endroits et moments de l’histoire. Cet effort, cependant, ne signifie pas pour autant que l’œuvre ne peut être aussi universelle.
Je me suis toujours méfié de la question de la représentation puisque ça ne colle pas toujours très bien avec d’autres objectifs artistiques de mon travail. Je me considère comme un « local » dans plusieurs endroits et pays, à l’aise dans différents environnements. Quand d’autres me catégorisent comme « Finlandais » ou « Albanais » ou « une voix du Kosovo » ou « une voix d’immigrés en Finlande », je me demande toujours, comment toutes ces personnes peuvent-elles dire et savoir cela à mon propos… quand moi-même je ne sais pas.

Interview menée par l’équipe des Argonautes
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