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Rose Labourie : « Je trouve indispensable d’enrichir constamment mon répertoire personnel de mots. »

Entretien avec la traductrice de Charlotte Gneuss, Jenny Erpenbeck et Nino Haratischwili

Rose Labourie traductrice de l'allemand et notamment de Charlotte Gneuss

« La traduction est pour moi avant tout un travail sur le français. »

Ces dernières années, la traduction littéraire s’est largement professionnalisée. L’expertise du traducteur littéraire – mais, le plus souvent, ce sont des traductrices littéraires ! – en tant que passeur entre les cultures est précieuse et son rapport intime au texte, auquel il donne une deuxième langue, source d’inspiration. Ce métier de l’ombre est un incontournable dans la rencontre avec l’autre, et gagne à être mis en lumière. Ne dit-on pas que la traduction est la langue commune de l’Europe ?

Chez les Argonautes nous œuvrons à promouvoir le métier de ces grands spécialistes qui garantissent la diversité de notre paysage littéraire en donnant une voix française à des auteurs venus d’ailleurs. En partenariat avec le site Lisez ! nous vous proposons donc de partir à la rencontre de Rose Labourie, une traductrice de l’allemand vers le français qui a eu la gentillesse de répondre à quelques questions sur son métier, sur les livres qu’elle a traduits et sur les spécificités de son travail entre deux langues et deux cultures. À l’occasion de la parution récente des Jeux heureux de l’enfance, Rose Labourie est venue compléter cet entretien avec de nouvelles réponses, afin d’en savoir encore plus sur la traduction littéraire !

Pour les Argonautes Éditeur, Rose Labourie a traduit le premier roman très remarqué Les jeux heureux de l’enfance de l’autrice allemande Charlotte Gneuss.

Les jeux heureux de l'enfance est un premier roman de Charlotte Gneuss traduit de l'allemand par Rose Labourie et publié aux Argonautes

Que pouvez-vous nous dire sur votre travail autour du roman Les jeux heureux de l’enfance de Charlotte Gneuss ? Qu’avez-vous préféré dans cette traduction, et à l’inverse avez-vous rencontré des difficultés ou des enjeux particuliers qui ont compliqué le processus ? 

J’ai été conquise par la subtilité et l’ingéniosité de ce récit, que je trouve particulièrement maîtrisé et abouti pour un premier roman. Afin de le traduire le plus fidèlement possible, il a fallu que je m’adapte aux ellipses et à la concision de l’original, en résistant à la tentation de trop en dire, car ce sont précisément les silences qui font la beauté de ce texte. L’un des défis techniques a été de traduire les références au monde de la mine est-allemande : pour ce faire, je suis allée puiser dans le pittoresque jargon des mineurs de fond picards – c’est ce genre d’occasions qui font le sel du métier de traducteur.ice.

Comment abordez-vous les spécificités de chaque auteur.rice ? Traduire Charlotte Gneuss n’est certainement pas la même chose que traduire Chris Kraus : en quoi cela change-t-il votre manière de travailler ?

À chaque fois que j’entame une nouvelle traduction, je m’efforce de m’imprégner de l’univers du roman en lisant à la fois les autres œuvres de l’auteur.rice et des textes apparentés par le cadre, l’époque ou le sujet. Les échanges que j’ai avec l’auteur.rice me guident également dans mon travail. En l’occurrence, Charlotte Gneuss m’a encouragée à me détacher de l’ancrage historique pour viser une forme de spontanéité atemporelle, objectif que j’ai gardé en tête tout au long de mon travail, et notamment au moment de traduire les dialogues.


Vous êtes une des jeunes traductrices littéraires de l’allemand les plus prisées. Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?

J’ai suivi des études de lettres classiques, à l’École Normale Supérieure et à la Sorbonne, avec une spécialisation en allemand. En parallèle, j’ai effectué plusieurs stages en France et en Allemagne, dans des institutions culturelles et dans des maisons d’édition. La traduction, c’était le métier dont je n’osais pas rêver : il me semblait compliqué d’en faire une activité à plein temps. À la fin de mes études, je me suis dit que c’était le moment où jamais de tenter ma chance, quitte à me tourner vers un emploi salarié si la traduction ne fonctionnait pas. C’était il y a bientôt dix ans. Je me sens très privilégiée d’exercer ce métier, même s’il faut bien dire que les conditions de travail sont de plus en plus difficiles.

Est-ce vous qui proposez des projets aux éditeurs ou bien est-ce plutôt eux qui viennent vers vous ? 

Depuis que j’ai commencé à traduire, ce sont principalement les maisons d’édition qui me proposent des textes.

Que lisez-vous quand vous ne traduisez pas ? Connaissez-vous bien la sphère littéraire allemande ou, pour vous, est-ce plus important de connaître celle de la France ?

En traduction, l’un ne va pas sans l’autre – je fais en sorte de me tenir au courant de l’actualité littéraire allemande, et je continue à lire beaucoup en français, de la littérature de toutes les époques, car la traduction est pour moi avant tout un travail sur le français. Je trouve indispensable d’enrichir constamment mon répertoire personnel de mots, tournures, expressions, pour éviter les tics de langage qui menacent les traducteurs.rices comme les auteurs.rices et rendre avec le plus de justesse possible l’éventail des plumes que je suis amenée à traduire.

roman allemand tchétchénie russie nino haratischwili

Vous avez traduit Le Chat, le Général et la Corneille, de l’autrice allemande d’origine géorgienne Nino Haratischwili. C’est une histoire qui se déroule en Russie, lors de la guerre en Tchétchénie et à Berlin. Est-ce difficile pour une traductrice de passer ainsi d’une culture, d’une époque à l’autre ? 

Les traducteurs.rices disposent aujourd’hui d’un outil formidable pour mieux appréhender le cadre géographique, historique, culturel d’une intrigue : je me sers beaucoup d’internet pour me renseigner sur les lieux, les événements, les coutumes évoquées dans les textes que je traduis, ce qui facilite l’immersion. Par ailleurs, ce mouvement de balancier, d’aller et retour entre différents mondes, est par nature celui de l’activité de traduction, je n’étais donc pas perdue dans le roman de Nino Haratischwili.

« Aucun auteur.rice ne parle ni n’écrit la même langue qu’un.e autre. »

Le fait que l’allemand n’était pas la langue maternelle de l’autrice a-t-il eu des conséquences dans votre travail de traduction ?

Je crois que chaque auteur.rice a sa langue propre, et j’essaye donc d’aborder chaque texte comme un système à part entière. En ce sens, le fait que l’allemand soit ou non la langue maternelle d’un.e auteur.rice n’est pas plus ni moins décisif qu’une autre de ses spécificités stylistiques, puisque qu’aucun auteur.rice ne parle ni n’écrit la même langue qu’un.e autre.

Cette histoire de vengeance et de repentance qui suit la guerre en Tchétchénie écrit il y a quelques années déjà semble résonner différemment avec les lecteurs aujourd’hui que les Russes sont à nouveau en guerre, cette fois-ci avec l’Ukraine. Est-ce que pour vous l’actualité joue un rôle dans la traduction littéraire ?

L’actualité va bien sûr se répercuter sur la manière dont je traduis, au même titre qu’un film que je viens de voir, une conversation que j’ai surprise dans la rue… que cette influence soit consciente ou non. Je suis souvent étonnée de constater les résonnances entre ce que je traduis et ce qui m’entoure. Je suis en train de finir de traduire un roman allemand écrit au milieu du siècle dernier, et un chapitre est notamment consacré à l’épidémie de grippe espagnole de 1918. Il est certain que je n’aurais pas traduit ce chapitre il y a trois ans, avant la pandémie, de la même façon que je le fais aujourd’hui. En même temps, ce que je trouve particulièrement intéressant dans un texte, c’est ce qu’il y a en lui d’intemporel : en l’occurrence, au-delà du contexte de l’intrigue, le roman de Nino Haratischwili pose l’éternelle question de l’origine du mal. C’est également l’un des sujets auxquels s’attache Chris Kraus dans La Fabrique des salauds.

Nino Haratischwili est une star en Allemagne. Ses romans La huitième vie (Ed. Piranha, puis Folio), traduit par Monique Rival et Barbara Fontaine, mais également Le Chat, le Général et la Corneille (Ed. Belfond), y sont des best-sellers. Un tel succès change-t-il la façon dont vous approchez (appréhendez ?) un texte ?

Quelle que soit la manière dont un texte a été reçu dans son pays d’origine, je ressens la même intimidation au moment de me plonger dedans, et c’est la même intimité qui se créée ensuite au fil du travail de traduction. On pourrait éventuellement penser que le succès d’un livre va changer la relation entre le.a traducteur.rice et l’auteur.rice, qui aura alors moins de temps à consacrer aux sollicitations diverses. Dans les faits, j’ai constaté qu’il n’y avait pas systématiquement de lien de cause à effet, et Nino Haratischwili est un excellent contre-exemple, car bien que traduite dans le monde entier, elle s’est montrée extrêmement disponible pour répondre à mes questions.

« La question de la culpabilité transgénérationnelle est encore plus sensible en Allemagne qu’elle ne l’est en France. »

Le roman allemand La Fabrique des salauds de Chris Kraus

La fabrique des salauds de Chris Kraus a bénéficié d’un succès retentissant en France, mais a été moins bien accueilli par la critique allemande. Comment expliquez-vous de telles différences ? 

C’est une question passionnante et presque insoluble. Il me semble évident que le sujet a joué, car la question de la culpabilité transgénérationnelle est encore plus sensible en Allemagne qu’elle ne l’est en France. Selon Chris Kraus, qui a répondu à cette question en interview, les Français seraient particulièrement réceptifs à l’ironie caractéristique de ce roman. Le titre y est sans doute également pour beaucoup : en allemand, le roman s’appelle Das kalte Blut, littéralement Le Sang froid. La maison d’édition française a choisi de le publier sous le titre accrocheur de La Fabrique des salauds, qui avait l’avantage de donner d’emblée une grille de lecture au lectorat français en mettant en lumière cette fameuse ironie.

Les réactions, très positives en France, face à ce roman fortement inspiré par l’histoire familiale de l’auteur, et qui résume une partie impressionnante de l’histoire allemande du vingtième siècle, vous ont-elles surprise ?

Oui et non. Non car j’ai été dès le départ intimement convaincue par la qualité de ce roman. Et oui car il s’agissait tout de même d’un roman allemand de près de 1000 pages ce qui, sur le papier, n’était pas forcément gage de succès commercial. L’écho qu’a rencontré ce texte était à la fois complètement inattendu et amplement mérité. 

Le roman de Nino Haratischwili a presque 600 pages, celui de Chris Kraus, La fabrique des salauds, en a même plus de mille. Y a-t-il des différences notables entre traduire un livre court et un livre long ?

Traduire un texte long est indéniablement un exercice particulier qui demande une méthode et une rigueur propres. Dompter la masse est en soi un défi. Ce que je veux dire, c’est qu’un texte long est plus long à traduire non seulement parce qu’il possède plus de mots, mais aussi parce que cela implique une certaine gymnastique au sein du texte. Quand je traduis un roman de plusieurs centaines de pages, je ne peux pas me passer de certains outils : j’utilise par exemple un lexique dans lequel je note au fur et à mesure la ou les traduction.s choisie.s pour certains termes ou expressions. Pour traduire un texte long, encore plus que pour un texte court, il faut savoir faire preuve à la fois d’ambition et d’humilité.

Vous traduisez plusieurs grands auteurs allemands et notamment Ferdinand von Schirach (Gallimard) et la formidable Julie Zeh (Actes Sud). Avez-vous quelque chose à nous dire sur la création littéraire allemande du moment ? Selon vous, y a-t-il des tendances et des développements récents à constater ?

Il est certain que les différentes crises – sanitaires, sociétales, géopolitiques, environnementales – que nous sommes en train de vivre ont des répercussions sur la littérature allemande contemporaine, à la fois dans les thèmes choisis et dans la manière dont ils sont abordés. Ferdinand von Schirach et Juli Zeh sont des cas d’école, car ce sont deux auteurs à la fois très réactifs et très prolifiques qui ont publié des ouvrages traitant de la pandémie en un temps record. Un autre exemple que je trouve symptomatique, c’est le roman récompensé par le Deutscher Buchpreis 2021, Blaue Frau d’Antje Ravic Strubel, qui traite de sujets puissamment actuels avec un mélange de lyrisme et de sobriété. Par sa vision des rapports de force dans l’Europe du début du XXIe siècle, ce texte a quelque chose d’extrêmement contemporain, et même de visionnaire, encore plus aujourd’hui qu’à sa sortie en Allemagne il y a deux ans. J’en parle avec d’autant plus d’enthousiasme que c’est un des romans qui m’attendent sur ma table de travail.

« Traduire un texte long est indéniablement un exercice particulier qui demande une méthode et une rigueur propres. »

Quel grand roman européen auriez-vous aimé traduire et pourquoi ?

J’ai été très marquée par la lecture de Confiteor de Jaume Cabré, un roman au souffle irrésistible qui remonte aux origines de l’Europe pour tenter de comprendre comment elle a pu devenir le théâtre du mal absolu (on y revient toujours), magistralement traduit par Edmond Raillard.

Interview menée par l’équipe des Argonautes

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Allemagne - Drèsde, Gittersee

amour, famille, oppression

passé

Les jeux heureux de l'enfance est un premier roman de Charlotte Gneuss traduit de l'allemand par Rose Labourie et publié aux Argonautes

Les Jeux heureux de l’enfance

Charlotte Gneuss

Traduit de l'allemand par Rose Labourie

Editeur : Les Argonautes Éditeur • 9 janvier 2026 • 256 pages

Allemagne, Russie, Tchétchénie -

deuil, famille, guerre

passé/présent

le chat général et la corneille

Le Chat, le Général et la Corneille

Nino Haratischwili

Traduit de l'allemand par Rose Labourie

Editeur : Belfond • 2021 • 592 pages

Lettonie - Munich, Riga, Tel Aviv

amour, espionnage, fratrie

passé

roman allemand tel aviv munich riga israel lettonie allemagne chris kraus

La Fabrique des salauds

Chris Kraus

Traduit de l'allemand par Rose Labourie

Editeur : Belfond • 2019 • 880 pages


À vos agendas !

Les Argonautes à la Foire du livre de Bruxelles !

26-29 mars 2026

La Foire du Livre de Bruxelles - Du Jeudi 26 au 29 mars 2026 Tour&Taxis - Entrée 3 et 7 rue Picard - Accès voiture 88 Av du Port - Du 26 au 29 mars 2026 + 32 (0) 2 290 44 31 La Foire du livre de Bruxelles ouvre ses portes de 10h00 à 19h00, nocturne le vendredi jusqu’à 21h

Venez nous voir nombreux sur notre stand à la Foire du Livre de Bruxelles du 26-29 Mars !

Nous serons là pour échanger avec vous, parler de nos dernières pépites et vous présenter le catalogue entier des Argonautes, désormais bien étoffé avec quelques-unes des plus belles voix littéraires venant des quatres coins de l'Europe.

Ne ratez pas l'occasion unique de les voir toutes rassemblées et de rencontrer quelques-uns de nos auteurs phares, Joan-Lluís Lluis, auteur du merveilleux Junil et des Chroniques d'un dieu boiteux, Momtchil Milanov, auteur du magnifique Le Ministère des Rêves et encore Charlotte Gneuss, primo-romancière très remarquée de notre publication du mois de janvier Les Jeux heureux de l'enfance. Les auteurs seront heureux de vous dédicacer vos exemplaires sur notre stand.

Rencontre-dédicace avec Charlotte Gneuss dans la Librairie La Suite à Versailles

20 janvier 2026 à 8:00 pm

Librairie La Suite 1 rue du Bailliage 78000 VERSAILLES01 39 53 11 91 librairielasuite@gmail.com

Venez nous voir nombreux pour cette deuxième rencontre-dédicace avec Charlotte Gneuss à l'occasion de la publication de son premier roman très remarqué Les Jeux heureux de l’enfance.

Dans la banlieue de Dresde des années 1970, Karin, seize ans, voit son quotidien basculer lorsque son petit ami disparaît et que la Stasi l’interroge. Elle se retrouve alors prise dans un monde de surveillance et de suspicion, où chaque choix peut bouleverser un destin.

Fresque intime et universelle, ce premier roman, en cours de traduction dans une douzaine de langues, révèle une voix littéraire d’une grande sensibilité et d’une force rare. La rencontre sera l’occasion d’échanger avec l’autrice et sa traductrice, Rose Labourie, autour de son écriture, de l’histoire qu’elle explore et du succès international de ce texte marquant, avant une séance de dédicaces.

En présence de la traductrice Rose Labourie.

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