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« Quand j’écris sur le village moldave où j’ai passé de nombreux jours heureux, une sorte de calme français s’y est installé »

Entretien avec l’écrivaine moldave Tatiana Ţîbuleac

Tatiana Tibuleac entretien autrice moldave
photo: Les Argonautes

L’équipe des Argonautes est partie à la rencontre de Tatiana Ţîbuleac. Cette autrice moldave est une des rares écrivaines de son pays à être largement traduite et reconnue dans le monde.

En République de Moldavie, elle travaille en tant que journaliste dans l’audiovisuel. Alors qu’elle dispose d’une belle carrière, elle décide de tout quitter pour s’installer en France. Dans ses ouvrages, elle explore les thèmes de l’identité, l’immigration, du déracinement et de la famille – des textes puissants qui font de Tatiana Ţîbuleac une autrice extrêmement appréciée par ses lecteurs.

Une autrice appréciée par ses lecteurs.

Ses deux romans L’été où maman a eu les yeux verts et Le jardin de verre ont été publiés en 2018 et 2020 aux éditions des Syrtes et traduits par Philipe Loubère. Dans L’été où maman a eu les yeux verts, Tatiana Ţîbuleac évoque les sentiments complexes qui animent un adolescent envers sa mère, un mélange d’amour et de haine destructeurs.

La Moldavie parle roumain.

Son deuxième livre, Le jardin de verre, dépeint l’enfance traumatique d’une jeune orpheline moldave recueillie par un couple russe et qui peine à s’adapter à son nouvel environnement. En décrivant le parcours de cette petite fille, Tatiana Ţîbuleac évoque aussi les tensions qui animent les différentes communautés linguistiques du pays. En effet, la grande majorité de la Moldavie parle roumain. Mais la communauté russophone est également très présente et essaye d’imposer sa langue.

Chișinău, la capitale de la Moldavie

Panorama de la ville de Chișinău, la capitale de la Moldavie. La République de Moldavie est située entre la Roumanie et l’Ukraine, à l’Est de l’Europe.

Entretien avec l’écrivaine moldave Tatiana Ţîbuleac

Les Argonautes : Vous êtes née à Chisinau, en République de Moldavie, et vous vous êtes depuis installée en France : pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Tatiana Ţîbuleac : Je suis née et j’ai grandi à Chisinau, mais je vis à Paris depuis 13 ans. C’est là que mes enfants sont nés, c’est là que j’ai écrit tous mes livres. Je suis arrivée en France persuadée que j’y resterais un an, mais voilà que je me suis retrouvée avec une famille ancrée en terre française. Au début, ce n’était pas facile pour moi, c’est peut-être pour ça que j’ai décidé de rester. Je suis convaincue que ce qui vous est donné facilement ne dure pas. Maintenant j’ai fait la paix avec la France.

Maintenant j’ai fait la paix avec la France.

Les Argonautes : Estimez-vous que l’émigration, l’endroit dans lequel vous vivez a une influence sur votre travail d’autrice ?

Tatiana Ţîbuleac : Bien que les écrivains aiment à croire qu’ils sont un monde dans le monde, qu’ils se suffisent à eux-mêmes et que les univers qu’ils créent dans leurs livres peuvent les contenir indéfiniment, le lieu où ils écrivent laisse des traces. Je l’ai remarqué dans mes livres. Par exemple, quand j’écris sur le village moldave où j’ai passé de nombreux jours heureux, une sorte de calme français s’y est installé. Le soleil est plus calme, les fleurs plus exotiques, et les paysans mangent encore de temps en temps des croissants et boivent du vin rosé. Mais au-delà de ces broderies linguistiques, la France a apporté à mon écriture une puissance, une nostalgie et une persévérance que l’on ne peut obtenir qu’en sortant de chez soi.

Les Argonautes : Vous êtes l’une des rares écrivaines moldaves traduites à l’international. Y a-t-il peu d’auteurs contemporains en Moldavie ?

Tatiana Ţîbuleac : J’évite de parler de la littérature écrite en Moldavie comme d’une littérature distincte de celle de la Roumanie, mais dans ce contexte, géographiquement plutôt que politiquement, j’énumérerai quelques écrivains de la République de Moldavie que l’on peut trouver traduits dans d’autres langues. Je me référerai aux prosateurs, car dans le cas des poètes, il est plus facile de faire une injustice en omettant un nom important. Liliana Corobca, Iulian Ciocan, Vladimir Lorcenkov, Paula Erizanu, Dumitru Crudu, Vitalie Vovc, Olga Capatina, Lucretia Barladeanu.

La France a apporté à mon écriture une puissance, une nostalgie et une persévérance que l’on ne peut obtenir qu’en sortant de chez soi.

Les Argonautes : Votre roman Le jardin de verre raconte l’histoire très touchante de l’orpheline Lastotchka. Pourquoi était-il important pour vous de parler de sa quête d’identité ? 

Tatiana Ţîbuleac : L’identité est un sujet important pour moi. Pour le dire plus clairement, c’est devenu un sujet important – avec l’âge, avec l’éloignement, ou qui sait, avec les regrets qui se sont accumulés ces dernières années. Maintenant, peut-être plus que jamais, l’identité est devenue un fardeau. Les personnes nées dans l’ex-URSS peuvent le ressentir plus que quiconque. Ma génération a grandi à la frontière de deux langues, deux cultures, deux mondes. Aujourd’hui, alors qu’une guerre monstrueuse se déroule en Ukraine, il est encore plus difficile de décider quelle part de nous nous laissons dans le passé et quelle part de nous nous emportons dans le futur. L’identité est cette chose qui ne vous intéresse pas jusqu’au moment où plus rien d’autre ne vous intéresse.

Les Argonautes : Qu’est-ce que l’Europe signifie pour vous ? Vous sentez-vous comme une autrice européenne ? Pourquoi ?

Tatiana Ţîbuleac : Je ne me sens pas liée à un lieu précis dans l’écriture, si cela signifie être un écrivain européen, cela signifie que je le suis. L’Europe est ma Babylone, qui me donne la liberté mais me rend encore plus responsable.

L’Europe est ma Babylone.

Les Argonautes : Votre pays est fortement touché par les conséquences de la Guerre en Ukraine, parvenez-vous encore à travailler malgré cela ?  Est-ce un sujet qui pourrait vous intéresser en tant qu’écrivaine ?

Tatiana Ţîbuleac : Je n’ai rien pu écrire depuis le début de la guerre en Ukraine. Certes la guerre se retrouvera dans mes écrits, dans ceux de ma génération, mais le moment sera décidé par chacun. Je ne crois pas à l’écriture sur commande, aussi noble soit-elle.

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Moldavie - Chișinău

déracinement, identité, violence

présent

lejardindeverre

Le jardin de verre

Tatiana Țîbuleac

Traduit du roumain par Philippe Loubière

Editeur : Éditions des Syrtes • 2020 • 259 pages


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