Chroniques d’un dieu boiteux

Joan-Lluís Lluís

Traduit du catalan par Juliette Lemerle

Éditeur : Les Argonautes Éditeur

Héphaïstos, dieu du feu, des forgerons et des volcans, dernier survivant des habitants de l’Olympe, erre parmi les mortels et brasse les époques, dans un monde qui ne croit plus en lui. Fils d’Héra, il est dès l’origine marqué par l’abandon et la disgrâce : précipité du sommet divin à cause de sa difformité, il incarne un paradoxe fascinant, celui d’un dieu vulnérable, boiteux, mais doté d’un génie créatif inégalé.

Dans un récit magistral, tantôt mélancolique, tantôt plein d’ironie, Joan-Lluís Lluís explore les émotions, les contradictions et la solitude d’un dieu devenu presque humain. Et à travers ce regard divin désenchanté, c’est notre propre humanité qui est sondée, dans toute sa fragilité et sa beauté.

Parution 6 février 2026
Pages 224
ISBN 9782494289697

Chroniques d'un dieu boiteux est un roman de l'auteur Joan-Lluís Lluís traduit par Juliette Lemerle

Antiquité, Inquisition

passé/présent

humour • inspirant • solaire

Mood du livre
Croyances, Quête d'identité, antiquité

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Le mot de l'éditrice

« Quel plaisir de retrouver l’univers merveilleux de l’auteur de Junil, qui nous plonge dans une réflexion universelle et bouleversante sur le sacré et le profane, l’empathie, la soif de pouvoir et la cruauté dans un monde en constante mutation. »

Katharina Loix van Hooff

Auteur/Autrice

Joan-Lluís Lluís est français d'expression catalane et l'auteur d'une vingtaine de livres dont le merveilleux roman Junil publié aux Argonautes.

Joan-Lluís Lluís

Joan-Lluís Lluís, est né en 1963 à Perpignan. De culture et d’expression catalane, il a publié toute son œuvre à Barcelone. Considéré comme l’une des voix les plus importantes de la littérature catalane de nos jours, il est aussi traducteur, notamment de Louis-Ferdinand Céline, Voltaire et Boris Vian. Pour Junil, il a recu le prestigieux prix Òmnium ainsi que le prix Crexells du meilleur roman.

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Traducteur/Traductrice

Juliette Lemerle est traductrice du roman Junil de l'auteur Joan-Lluís Lluís paru aux Argonautes

Juliette Lemerle

Juliette Lemerle est titulaire d’une licence de lettres modernes et d’un master de traduction à l’ESIT. Elle a notamment traduit les auteurs Guillem Sala Lorda, Ramon Erra et Tina Vallès (prix Jean Monnet des Jeunes Européens 2020).

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Ils en parlent

  • « Après le génial Junil qui se passait dans l’Antiquité romaine, J-L. Lluís s’attaque à la mythologie grecque en donnant chair à un Dieu déchu. On le suit à travers les âges, à travers les temps, en quête de compréhension.»

    Lucie, Librairie Les Nouveautés, Paris

  • « Entre épopée mythologique et voyage au travers du temps, Joan-Lluís Lluís nous régale d’un roman érudit et drôle, une fable délicieuse et puissante qui se dévore toute seule. »

    Tristan, Librairie Le grain des mots, Montpellier

  • « Héphaïstos n’a plus d’Olympe, plus de fidèles, mais encore beaucoup à dire. Dernier de son espèce, il traverse les époques en scrutant l’humanité avec ironie, mélancolique et mordant. Et si, finalement, le plus humain d’entre nous était un dieu ? »

    Luana, Librairie Folies d’Encre, Noisy-le-Grand

  • « Quelle histoire… quelle plume ! Et quel beau traitement du temps ! Le temps de la vie humaine, celui de l’humanité même, à l’échelle d’un dieu, est parfaitement bien rendu. »

    Léa, Librairie Forum du livre, Rennes

  • « Génial et original ! Romanesque, on ne s’ennuie jamais. Philosophique également. Et cerise sur le gâteau : la fin est très réussie. »

    Alice, Librairie Curieuse, Saint-Lunaire

  • « Joan-Lluis Lluis nous parle de la fragilité, de la solitude des humains et des mythes, du merveilleux et du désenchanté, de mélancolie, d’anxiété, de nostalgie. Ce qui finalement ressemble assez à notre époque où les milliardaires se prennent pour des dieux avalant la fumée de nos propres sacrifices. »

    Dominique Aussenac, Le Matricule des Anges

  • « Une réflexion sensible sur la mémoire, la création, la perte et la beauté fragile de l’existence. »

    ActuaLitté

  • « Émaillé d’anecdotes touchantes ou drôles, l’Etna en toile de fond, ce roman se lit avec autant de plaisir que les plus belles pages de Sophocle, d’Ovide ou de Virgile. C’est passionnant. »

    les-notes.fr

  • « On referme assez ému ce roman aussi original que peu conventionnel. A lire absolument pour sortir des sentiers battus. »

    benzinemag.net

  • « Un livre où circulent l’ichor et le ravissement du lecteur. »

    encres-vagabondes.com

  • « Une histoire délicieuse et passionnante qui sait divertir et réfléchir sur le passage du temps, la chute des croyances, la création des mythes et l’avancée imparable d’une humanité émancipée. »

    Enric Herce, auteur

  • « Joan-Lluís Lluís est l’un des auteurs les plus particuliers que nous ayons sur la scène catalane actuelle. Ses histoires ne sont en rien conventionnelles, il nous emmène dans des voyages mystérieux auxquels nous ignorions que notre littérature pouvait conduire. »

    Edgar Cotes Argelich, auteur

Extrait

1. Les dieux morts de faim

XXIe siècle des chrétiens

Ce que nous sommes, nous commençons à le deviner quand la mort cesse d’être une destinée abstraite et qu’elle s’immisce à travers les premières lézardes de notre corps. Quand l’usure s’infiltre si loin en nous qu’elle devient irréversible et nous fait comprendre que notre fin est proche. Il est alors possible de voir se profiler une certaine idée de notre être, quelques fragments de notre essence. Et peut-être ainsi, peu avant de disparaître, parvenons-nous à connaître une part de vérité sur ce que nous avons été.

Pour leur part, les anciens dieux des Grecs et des Romains n’avaient jamais vraiment médité sur ce qu’ils étaient, ce qui faisait leur essence ou ce que serait leur destinée. Ils savaient qu’ils n’étaient pas éternels puisque, contrairement au dieu des monothéismes, ils n’existaient pas depuis toujours ; chacun d’entre eux avait son histoire personnelle, qui incluait un acte de naissance. Ils étaient en tout cas persuadés d’être immortels et ce fut à cause de cette conviction que ces dieux-là moururent sans avoir rien compris à ce qu’ils avaient été, ne laissant pour tout héritage que la vacuité de leurs prétentions et l’évidence de leur défaite.

Les chrétiens s’appliquèrent à en venir à bout. À mesure qu’ils s’emparaient des empires romain et byzantin, ils assassinèrent les dieux de la façon la plus cruelle qui soit : en les laissant mourir de faim.

Car les sacrifices d’animaux n’étaient pas qu’un geste symbolique destiné à perpétuer le lien entre humains et divinités. Ces cérémonies étaient la seule source de nourriture dont disposaient les dieux des Grecs et des Romains. Taureaux, boucs, chèvres, agneaux, pigeons, paons, coqs et oies… c’était de la fumée de ces animaux rôtis s’élevant dans le ciel qu’ils puisaient chaque jour leurs forces. Quant aux festins de l’Olympe, avec leurs tables croulant sous la viande et le poisson, le pain et les fruits, le vin, le nectar et l’ambroisie, ils n’étaient que des leurres. Les divinités elles-mêmes les avaient inspirés aux peintres et aux poètes pour faire croire aux humains qu’elles n’avaient pas besoin d’eux. En réalité, les dieux ne mangeaient que de la fumée, ne buvaient que de la fumée.

Et quand la fumée se fut dissipée tout à fait, quand plus personne n’éventra de bête pour l’offrir au feu en leur honneur, les dieux commencèrent à mourir. Ils se figèrent en statues de sable s’effritant dans le vent de l’Olympe, jusqu’à disparaître.

Bien sûr, grâce à l’ichor qui coulait dans leurs veines, ils résistèrent un temps ; un temps très long, sans lien avec la physiologie humaine. Certains chrétiens, pressentant cette résistance divine, firent alors circuler l’idée effrayante que les anciens dieux n’étaient pas tout à fait morts, qu’ils avaient surmonté leur interminable agonie et étaient de retour. Au XVe siècle des chrétiens, le pape Paul II ordonna aux prêtres de veiller à ce qu’aucun païen ne propage la dévotion du passé et n’accomplisse surtout plus aucun sacrifice. « Pire encore que les mahométans et les hébreux sont les païens qui vivent parmi nous et font semblant de cuire de la viande pour pratiquer leurs rites impies sur n’importe quel âtre, même à proximité d’un lieu sacré ». Sous ce prétexte, il interdit sous peine de mort l’étude du grec, langue soupçonnée de servir aux adorateurs des anciens dieux dissimulés parmi les croyants.

Ce pape n’avait pas tout à fait tort.

Un être divin avait survécu à l’anéantissement de son monde. Il y était parvenu en se nourrissant du fumet presque imperceptible d’un sacrifice pratiqué en son nom. C’était un dieu décrépit, réduit à se vêtir de loques et à coucher sur une paillasse infestée de vermine, qui, épuisé d’avoir à endurer un tel opprobre, était tenté de rejeter ces maigres marques de vénération. Il rêvait souvent de se fondre dans l’oubli avec les autres dieux, déesses, héros, titans, centaures, et toute la foule d’êtres majestueux qui avaient peuplé l’univers avant qu’un dieu nouveau ne le pulvérise. Un dieu ancien avait survécu. Et après avoir si longtemps méprisé les affaires humaines, j’ai fini par apprendre l’art de lire et d’écrire, pour raconter comment je ne suis pas mort avec tous les autres.

2. Je suis Héphaïstos et je ne veux pas mourir

VIIe siècle des chrétiens

 

Je suis affamé.

C’est à ce moment précis que commence cette histoire. Quand je prends conscience d’être affamé. Il m’était déjà arrivé d’avoir faim le matin, quand les mortels ne m’avaient pas encore consacré assez de sacrifices. C’était une sensation qui allait agrandissant, puis qui s’atténuait vite à mesure que mon corps s’emplissait d’énergie, sans que j’aie à faire le moindre effort. Mais à présent, je suis affamé. J’ai d’abord remarqué une gêne étrange, nouvelle, et dont j’ignorais le nom, qui me tiraillait depuis des heures. Puis, j’ai senti une langueur dans les membres, et des crampes au ventre, comme si les guêpes de la sorcière Circé étaient venues y faire leur nid. Il m’a fallu des jours, des mois même, pour mettre des mots sur ce qui m’arrive. Je suis affamé.

Pendant tout ce temps, j’ai continué à travailler comme à mon habitude. Je construis un bateau d’or et d’argent, renforcé de bronze à bord duquel je veux inviter les dieux de l’Olympe à faire un voyage dans les domaines de Poséidon. Mes forges lancent leurs flammes et je me laisse envelopper par cette chaleur qui me berce mieux que le ferait une mère. Pourtant, il faut que j’interrompe mon travail, car je me sens soudain épuisé. Mon corps dégage une sueur étrange, différente de celle qui inonde ma peau chaque jour ; une sueur aigre et grasse. Je m’assois pour ne pas tomber. Jamais jusqu’à présent je n’avais dû m’asseoir pour ne pas tomber, pas plus qu’aucun autre dieu, à moins qu’il n’ait été blessé par un perfide humain, comme mon épouse Aphrodite aux abords de Troie. Les murs de la grotte se brouillent, le plafond tangue et s’éloigne.

Je ne sais pas quoi faire. Il faut que je me relève, ou j’aurai perdu à jamais la dignité avec laquelle je dois me présenter devant mes assistants, les cyclopes. Mais j’en suis incapable. J’ai chaud, et pour la première fois depuis que je connais le feu, je tente de m’en éloigner. J’ai le vertige, je tremble de la tête aux pieds et je ressens une démangeaison insupportable sous la barbe. Je me résigne à les appeler.

– Compagnons, venez.

Ils ne viennent pas.

Je voudrais les héler encore, mais je suis à bout de souffle, comme un humain qui a couru. Au bout d’un moment, je tente à nouveau, sans hausser le ton, mais avec une pointe de colère retenue :

– Compagnons, venez, tout de suite

Ils ne viennent pas.

Alors, je n’ai plus le choix. Je m’allonge sur le sol poli par mes pas et je ferme les yeux pour ne plus voir le plafond tanguer. Je somnole, l’esprit hanté par des visions qui me donnent la nausée. J’ai de plus en plus de mal à bouger.

À mon réveil, je ne sais pas combien de temps s’est écoulé. J’ai les yeux qui brûlent et la gorge me fait mal. Je voudrais appeler à nouveau les cyclopes, mais je devine que ce sera en vain. Personne ne viendra. Et je comprends que je vais disparaître ici même, dans mon royaume de feu et de métal, le plus bel endroit du Cosmos. On ne m’avait jamais dit que j’allais mourir un jour, mais mon agonie est évidente ; je sais que je meurs tout simplement parce que je me sens mourir. Cette pensée, si banale dans l’esprit des humains, est pour moi invraisemblable. J’entrouvre les lèvres avec peine pour murmurer, comme si la roche pouvait entendre mes mots, et un jour, les répéter :

– Je suis Héphaïstos et je ne veux pas mourir.

Je m’agenouille et parviens tant bien que mal à me lever et à me mettre en marche. Je sais que je ne m’arrêterai pas avant d’être arrivé là où je dois aller. Ma jambe tordue est plus lourde que jamais et je me dis que je ne suis plus seulement le dieu boiteux, je suis aussi le dieu crabe. Depuis ma forge cachée sous la Méditerranée, sous la belle île de Lemnos, je me dirige vers le tunnel qui mène chez ma mère. Sur l’Olympe, je trouverai de l’aide.

Combien de temps le corps d’un dieu peut-il avancer, poussé par sa seule volonté ? Et quand il est ralenti par une ossature brisée et mal arrangée, un pied plus pesant que le plomb, et un genou qui grince ? La volonté d’un dieu peut presque tout accomplir, même insuffler au corps les forces qui lui manquent. Mais mon esprit chancelle lui aussi sous le poids de mes membres engourdis. D’une main, je me tiens à la paroi de la grotte et je lui demande de m’offrir un peu de sa solidité, mais la roche ignore ma présence.

Je marche ainsi pendant cinq jours, sans m’arrêter, sans dormir. À mesure que la clarté gagne le tunnel et que la roche se transforme en terre, j’inhale l’air frais qui me caresse la peau et me donne l’illusion de charrier un peu de fumée sacrée. Mes pas sont si lents que je m’accoutume à la lumière de plus en plus pénétrante ; cette lumière tout juste bonne à rassurer les êtres craintifs, qu’ils soient divins, humains ou animaux ; cette lumière que j’ai dédaignée pendant des siècles et qui à présent m’attire. Je tente d’aller plus vite pour atteindre enfin le plateau ensoleillé où je trouverai de l’aide et du réconfort. Ce même plateau que j’ai élargi et embelli pour que les dieux puissent s’y reposer, s’y affronter, y faire l’amour et inventer des jeux pour tourmenter les humains.

J’arrive sur l’Olympe et le palais est là. Cette merveille est la seule qui mérite que je délaisse mes forges de temps à autre et supporte la véhémence du soleil de Grèce. Mais tout est vide. Je m’en rends compte tout de suite : il n’y a aucune musique, aucun bruit de dieux qui s’affairent. Pas même une odeur, comme si Aphrodite et Apollon avaient renoncé aux parfums et Arès à la sueur de la guerre, sœur de ma propre sueur. Il n’y a personne sous les plafonds de marbre, personne près des statues de bronze et d’or. D’ailleurs, les plafonds n’ont plus l’air d’être en marbre, et l’or et le bronze sont devenus de la terre noirâtre.

 

Le palais tombe en morceaux, je le vois maintenant. Je touche un banc du jardin, et la pierre s’émiette sous ma main. Les colonnes se désagrègent. Quand je cherche à croiser leur regard, les bustes divins s’effacent un à un, comme si ma présence leur était insoutenable.

Alors, je tombe. Je gémis. Je désespère. Je gémis parce que je suis seul, parce que mon monde, le plus beau des mondes, est mort et je ne sais pas pourquoi. Le palais tremble et s’effondre, et moi, à genoux, je pleure et je frappe le sol de ma main, tandis que tout autour les murs se fissurent et s’entrouvrent. Le palais entier est maintenant à mon image : difforme, agonisant. Il meurt, pour me montrer que moi aussi, je vais bientôt mourir.

Le lendemain, tout n’est que poussière, et je continue à me vider des quelques forces qu’il me reste. Je n’arrive plus à crier. Je ne peux même pas balbutier le nom de mes frères et sœurs pour qu’ils viennent à mon secours, ou qu’au moins ils m’expliquent pourquoi tout meurt et pourquoi je devrais, moi, être le dernier. Je me lève, je m’avance vers l’abîme où l’on m’a précipité à la naissance et je regarde ce vide immense qui pourrait m’accueillir à nouveau, cette fois-ci pour toujours. Le soleil m’aveugle et je n’arrive pas à embrasser le paysage du regard. Je ne vois que la montagne qui s’ouvre à moi, comme le fait la mer, où je pourrais laisser fondre les dernières particules de ma divinité. Ma tête se met à tourner, mes yeux se brouillent et d’instinct, je recule pour éviter la chute. Je comprends alors que je n’ai pas encore accepté ma fin.

Je fais demi-tour. Je voudrais rentrer à Lemnos, mais je me sens incapable de marcher cinq jours de plus. Alors, je redescends l’Olympe en suivant des sentiers de chèvre, sans savoir ni où je vais, ni ce qui m’attend.

Héphaïstos, dit aussi Vulcain, dieu du feu et du métal, ouvrier sans pareil, fils de l’épouse de Zeus et mari légitime de la plus belle des déesses ; Héphaïstos, maître des cyclopes et des meilleurs forgerons, avance, le corps tremblant, la barbe sale et les mains écorchées par les branchages épineux. À moitié nu, titubant sur sa jambe tordue, la peau brûlée par un soleil qu’il n’a jamais autant détesté, on le prendrait pour un mendiant, un naufragé, un esclave en fuite.

Je m’arrête souvent pour reprendre mon souffle à l’ombre d’un pin, et pendant ces moments de repos, la faim me pousse à agir comme je ne l’avais jamais fait. De mes doigts maladroits, j’arrive à attraper un pignon. Je le pose sur une pierre plate pour en casser la coque avec une autre pierre, comme j’ai vu des enfants le faire à Lemnos quand j’étais petit. J’ai frappé trop fort et je me retrouve avec une pâte jaune pleine d’éclats. J’enfonce cette bouillie dans ma bouche et, pour la première fois de ma vie, je mâche un aliment.

Je l’avale.

Et le vomis.

Je n’ai jamais rien connu d’aussi épouvantable que ce corps étranger descendant dans ma gorge. Inutile de réessayer : c’est une question de nature, pas d’habitude. Je viens de comprendre que manger pouvait me tuer. Ce serait une façon sordide et douloureuse de me suicider.

Si je ne peux pas manger, est-ce que je peux me sacrifier un animal à moi-même ? Je n’y avais jamais songé, puisque, jusque-là, mon rôle s’était limité à attendre que la fumée monte jusqu’à moi. Et puis l’idée du sang d’êtres mortels sur mes mains divines me répugne.

Comment dénicher un animal sur cette montagne pelée ? Il doit bien y avoir des écureuils, et j’aperçois quelques oiseaux. Mais je n’arriverai jamais à les attraper et je n’ai plus assez d’énergie pour les convaincre de venir à moi grâce à mon pouvoir divin. Pour recouvrer ma force, il me faudrait un taureau, ou trois moutons, mais, dans mon état, je me contenterais d’un lapin ou d’une perdrix. D’une poule, même.

Les humains ont des poules. Si je trouve un village où me cacher jusqu’au soir, je pourrais en voler une et me l’offrir en sacrifice.

Je dois reprendre la route, ne penser à rien, me lever, marcher. Alors je me lève et je marche. En fin d’après-midi, j’aperçois un village au fond d’une vallée sèche comme la pierre. Je ralentis mes pas déjà lourds pour éviter de croiser la route d’un mortel. La nuit tombe quand les premiers échos de voix parviennent à mes oreilles. Et ce sont les mêmes que toujours : des humains sales et pauvres, qui se battent, rient et travaillent comme si leurs préoccupations avaient la moindre importance. Le cri d’un coq me heurte au creux du ventre ; j’aimerais tant que ce cri soit celui d’une mise à mort, et que l’un de ces misérables lance sur les braises un peu de sa viande toute fraîche en me consacrant avec une formule quelconque ! Peu m’importe que ce soit à la manière des Achéens, des Troyens, des Macédoniens, des Crétois, des Romains ou des Byzantins. Peu m’importe qu’ils m’appellent Héphaïstos ou Vulcain, qu’ils taillent la chair avec un couteau en bronze ou en fer et que le sacrificateur soit un prêtre ou un simple père de famille, un centurion, la tenancière d’un lupanar. Peu m’importe que les viscères de l’animal soient impurs, que sa peau soit tachée de verrues, ou sa langue couverte d’abcès, et qu’il pisse du sang noir. Peu m’importe si personne ne brûle de l’encens ou n’emplit un verre de vin avant d’égorger la bête. L’encens ne rassasie pas et le vin n’a jamais étanché ma soif. Je veux seulement la fumée d’un morceau d’animal tué en mon nom. Dans toute l’histoire du Cosmos, depuis que le titan Prométhée a façonné le premier homme avec de la terre glaise et de la salive, jamais aucun dieu n’avait exigé si peu de chose des humains.

Je soulève mon corps douloureux. Le divin Héphaïstos s’apprête à ramper dans de la fiente de poule. À plat ventre, je me fige en entendant un bruit, puis reprends mon mouvement et me glisse jusqu’à la clôture. J’ouvre la porte, avance à tâtons et attrape la première poule que je sens sous mes doigts. De ma main droite, je lui serre la tête et le bec pour l’empêcher de réveiller les humains, et je rebrousse chemin. Plus question de ramper : je me hâte à présent jusqu’aux hauteurs du village, en traînant la jambe. Hors d’haleine, les poumons brûlant, je me laisse tomber entre les rochers où j’avais attendu la tombée du jour.

Cette publication a été cofinancée par l'Union européenne

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