Tzigane, mais le plus beau de tous

Kristian Novak

Traduit du croate par Chloé Billon

Éditeur : Les Argonautes Éditeur

Dans le nord de la Croatie, entre la Drave et la Mura, un crime sanglant fissure l’ordre silencieux des villages, où Croates et Roms peinent à vivre ensemble. Des accusations sont lancées, les lignes se durcissent. Pourtant, très vite, la question n’est plus seulement celle de la faute, mais de ce qui, en profondeur, a pu y mener.

 

Une femme revenue de tout. Un jeune Rom à la vie suspendue. Un réfugié hanté par sa propre perte. Un policier aux prises avec la vérité. Leurs voix s’entrecroisent, divergent, et font surgir une autre histoire : celle d’un amour contre toute attente, provocation vive dans un monde traversé par les frontières, les peurs et le rejet.

 

Avec Tzigane, mais le plus beau de tous, Kristian Novak signe un roman européen puissant, où l’intensité des émotions révèle toute l’ampleur des fractures contemporaines.

Parution 21 août 2026
Pages 512
ISBN 978-2-487712-09-6

Tzigane, mais le plus beau de tous est le deuxième roman de Kristian Novak traduit du croate par Chloé Billon et publié aux Argonautes

Crise migratoire 2015

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Mood du livre
amour, migration, société

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(Disponible dès le 21 août 2026)

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Le mot de l’éditrice

« C’est un roman d’une ampleur rare qui embrasse à la fois l’intime et le politique, la violence du monde contemporain et les zones les plus secrètes du cœur humain. Un roman profondément incarné, qui possède la force des grands textes capables de saisir une époque sans jamais cesser d’être bouleversants, charnels, vivants. »

Katharina Loix van Hooff

Auteur/Autrice

Kristian Novak

Kristian Novak est linguiste et professeur agrégé à l’université de Rijeka. Fils de travailleurs migrants croates, il est né en Allemagne et a passé son enfance et sa jeunesse dans un petit village de Medjimurje, dans la partie la plus septentrionale de la Croatie. Il est diplômé de la faculté des sciences humaines et sociales de Zagreb. Il a été membre standard de l’équipe nationale croate de karaté de 1996 à 2009, remportant de nombreux prix individuels et par équipe lors de championnats nationaux et mondiaux de karaté, y compris le titre de vice-champion d’Europe de karaté. Son premier roman a été publié en 2005. Depuis la publication de son deuxième roman Terre, mère noire en 2013, il est devenu un auteur star dans son pays. Après avoir remporté le prix Tportal du meilleur roman croate de l’année, Terre, mère noire a été sélectionné parmi les dix meilleurs romans croates des cinquante dernières années par la liste Večernji et a été adapté pour le Théâtre national croate. Une adaptation cinématographique par Rok Biček et une série télévisée sont également en cours, Novak étant coscénariste. Son troisième roman, Gypsy, But the Fairest of Them All (2016) a remporté un deuxième prix Tportal, ainsi que deux autres prix nationaux prestigieux, Gjalski et Fran Galović. Il a également été adapté avec succès pour la scène (Croatian National Theater), et une série télévisée basée sur le roman est en préparation. Kristian Novak est marié et père de deux enfants. Il vit à Zagreb.

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Traducteur/Traductrice

Chloé Billon

Chloé Billon est née à Nantes en 1995. Traductrice littéraire et interprète du bosniaque, du croate et du serbe, elle est lauréate du prix de la traduction de l’Inalco 2020 et du Grand prix de traduction de la Ville d’Arles 2023. Elle a notamment traduit l’auteur serbe Mileta Prodanović (Intervalles), ainsi que plusieurs auteurs croates contemporains, parmi lesquels Dubravka Ugrešić, Slavenka Drakulić, Robert Perišić et Olja Savičević.

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Ils en parlent

  • « Un chef-d’œuvre de la littérature croate contemporaine… »  

    Hrvatski Radio 3, Signature

  • « Un de ces grands romans qui se font rares. Intrigant et provocateur, brutalement réaliste et doucement lyrique, marqué par les phobies qui l’ont engendré et qu’il engendre lui-même. »

    Jutarnji List (Croatie)

  • « Un roman d’une force et d’une portée intemporelles remarquables. »

    Jury du prix Tportal du meilleur roman croate 2017

  • « Tzigane mais le plus beau de tous se déploie comme un kaléidoscope de voix et de scènes, de bonheurs à portée de main et de malheurs qui, curieusement, ne sont ni grands ni inévitables. – L’une des histoires d’amour les plus saisissantes de ces dernières décennies. »

    Globus (Croatie)

  • « D’une brûlante actualité, une œuvre engagée et provocante. »

    Dagbladet (Norvège) – Meilleurs romans étrangers 2021 

Extrait

1. M / Terre meuble

Il n’y a que deux peurs instinctives, tu savais ça ? Tu nais avec la peur des bruits violents et la peur de tomber dans le vide. Sérieux, c’est sur Internet. Toutes les autres, tu les apprends de ton entourage. Certaines te préservent du danger, d’accord. Mais la plupart ne sont là que pour t’empoisonner la vie.

Tiens, par exemple, je sens très bien que tu es tendue. Tu voudrais terminer cette interview au plus vite, alors que nous n’avons même pas encore commencé. Tu as peur que je change d’avis. Tu penses que je veux fuir tout ça.

Parce que, à quoi bon ? Dans cette histoire, il y a trop de tristesse. Mon nom y est trop traîné dans la boue. Dans cette histoire, des gens meurent. Dans cette histoire, je perds le peu de choses auxquelles je tiens. Tu as appris que toute personne normalement constituée voudrait esquiver ça. Mais tu vois, ça, c’est la seule chose qui m’importe vraiment. Depuis bien longtemps, je n’ai plus le choix entre le bonheur et le malheur, j’ai le choix entre le malheur et le rien. Je suis peut-être folle, mais je choisis la première option.

Pendant des jours, tes confrères sont venus et m’ont appelée sans arrêt, ils me demandaient si je pensais que c’était fini et s’ils pouvaient me prendre en photo devant la maison, juste une photo, Milena, là, et est-ce que j’ai rencontré les familles des victimes et est-ce que je sais d’où elles étaient… Qu’est-ce que tu veux que je réponde à ça ?

Ce qui me met en colère, ce n’est pas qu’ils se moquent de la vérité. Ce qui me met en colère, c’est que, maintenant, ils attendent de moi que je les aide à se sentir mieux. Ils veulent que je leur dise comment compatir. Ils se sont tous imaginé que ça les regardait, et maintenant, c’est compliqué, comme on dit. Ils ont besoin d’une phrase de conclusion optimiste pour couper court aux conversations pénibles sur ces choses-là.

« Qu’en pensez-vous, Milena, comment voyez-vous cela, Milena, hein ? Dites-nous, Milena, en bref, juste une phrase, qu’en pensez-vous ? » Ce que j’en pense ? Chaque fois que je dis tout haut ce que je pense, je me fais au minimum un ami et un ennemi. Les deux pour de mauvaises raisons. Voilà ce que j’en pense. Allez au diable.

Mais toi, tu m’as abordée différemment, tu sais ? Tu as dit que tu voulais m’écouter parler de ça comme si je me racontais l’histoire à moi-même. Eh, ça, ça va, je me suis dit. Avec cette petite, je peux. Mais pas en vitesse, on va y aller doucement. J’attends de toi que tu respectes notre accord, que tu ne m’interrompes pas dans mes réponses. Et j’attends que certaines choses restent entre nous. On parle de vies humaines, regarde-moi, c’est très important que tu le comprennes. Si tu n’es pas prête pour ça, dis-le tout de suite. Je n’ai pas envie de perdre mon temps. Bien. Tu vas retirer ton manteau, tes chaussures, t’installer confortablement, enlève tes bracelets et tes bagues, je vais nous servir un verre de rouge. Tu peux fumer, moi aussi, je vais fumer. C’est la seule manière possible d’accueillir le chagrin. Comme un être cher qui te revient.

***

Pour pouvoir vraiment comprendre ce qui est arrivé, tu dois savoir une chose en apparence sans importance. Autour du village, la terre est très meuble, comme si elle s’affaissait légèrement depuis toujours. Dessous, il y a des dizaines de kilomètres de galeries de mine, mais plus personne ne se rappelle où elles passent exactement. Quand il pleut beaucoup, ou quand tu bêches trop profond, la terre s’effondre. De temps en temps, tu apprends que quelqu’un est tombé dans un trou, comme ça, au beau milieu de son jardin, les gens ont honte quand les pompiers viennent les tirer de là.

Une histoire typique du Medjimurje, ce charbon. Il y en avait trop peu ou il était de trop mauvaise qualité, il ne valait pas qu’on meure pour lui. Les gens se tuent, et la terre ne donne rien en échange, elle ne fait que prendre. Ils ont fermé la mine après la catastrophe de 1964, quand cinq mineurs ont été ensevelis quelque part dans le puits du 5-Mai. Pourquoi le puits portait ce nom, ça non plus, personne ne s’en souvient, par contre tout le monde se souvient de ce qu’il a englouti.

C’était, dit-on, avant l’aube, le grondement a retenti loin par-delà les collines et dans le ventre des gens. Comme s’ils obéissaient à un ordre, ils ont tous quitté leurs maisons, à la hâte, et sont partis à travers champs. Arrivés à l’endroit sous lequel, Dieu sait pourquoi, ils pensaient que se trouvaient nos garçons, les uns sont restés pétrifiés ou ont fondu en larmes, certains maudissaient le sort, criaient vengeance, d’autres ont collé leur oreille contre la terre, et quelques-uns… ont commencé à creuser. Oui, à creuser. Avec des pelles, des seaux, des tasses en étain, à mains nues, le regard fixe, plus morts que vifs, comme des somnambules, comme des possédés. Pendant des heures. Personne n’a osé leur dire qu’ils pourraient bien creuser pendant des siècles sans retrouver nos hommes ensevelis, que ces hommes, s’ils ne s’étaient pas asphyxiés, ils s’étaient noyés, que la rivière Mura était venue jusque sous terre prendre son dû.

Ce n’est qu’au crépuscule du jour suivant que les derniers sont rentrés chez eux. Mais, tu vois, ils n’étaient plus les mêmes. Nous n’étions plus les mêmes : cinq de moins, et tous divisés à jamais.

Ceux qui se sont livrés au désespoir. Ceux qui se sont fait une raison. Ceux qui crient vengeance. Et ceux qui ont creusé. Quiconque vient d’ici appartient à l’une de ces catégories.

Les gens de Sabolščak sont durs à la douleur, tu sais, souvent, je me représente des rocs sous une couche de peau. Ils ne font pas tout un foin des malheurs ordinaires. Ils s’attendent constamment à ce que leurs proches disparaissent dans les profondeurs, dans des gouffres inattendus. Et, d’un autre côté, à ce qu’apparaissent des créatures inconnues. Comme si en eux… comme si en nous couvait encore l’espoir que ces cinq hommes aient survécu, qu’ils soient ressortis quelque part à l’autre bout de la galerie, peut-être un peu plus loin dans la forêt, ou vers le nord, et qu’ils finissent par revenir comme des ombres un soir, toquer à la porte des leurs, se laver les mains et se déchausser, trouver leur paix. De temps en temps, tu entends dire que quelqu’un, une fois de plus, a vu des silhouettes déambuler dans le village la nuit ou au petit matin. Mais chut, on ne parle pas de ces choses-là.

À Sabolščak, les gens disparaissent et apparaissent, comme ça, il faut que tu le comprennes. Disparaissent ceux qui ont trop de vie, réapparaissent ceux qui en ont trop peu. C’est à peu près ainsi que les choses se sont passées pour moi aussi.

Quand je suis rentrée à Sabolščak après quinze ans d’absence, je remontais d’un trou bien pire. Certains diraient que je revenais de loin. Moi, je ressentais avant tout l’échec, c’était un corps étranger que je portais en moi, comme un éclat pointu qui venait se planter dans mon estomac chaque fois que j’oubliais son existence. Je suis restée longtemps sans savoir me plier ni rire franchement. Imagine. Une digne citoyenne de Sabolščak.

Oui.

C’est plus facile pour moi maintenant qu’on a commencé, tu sais ? Il y a sans doute une bonne centaine de raisons pour lesquelles je ne devrais pas raconter ça. Et une seule pour laquelle je me décide à le faire : ça me libérera peut-être d’un peu de poids.

Quand tu en es à prononcer ce genre de phrase, tu te rends compte que, ta vie, c’est l’extase totale.

 

2. N / Rois déchus

– Qu’est-ce qu’il dit ?

– …

– Qu’est-ce qu’il dit ?

– Là, ce n’est pas important. Il divague, juste.

– On ne vous paye pas pour décider de ce qui est important ou pas, mais pour traduire.

– Il dit : « Je ne me souviens pas de sa voix. Je donnerais tout pour pouvoir m’en souvenir. » Il pense à son fils. Voilà. Je vous avais prévenu que ce n’était pas important.

– Écoute-moi bien. Tu vas me traduire le moindre putain de mot si je te le demande. Le moindre son, le moindre bégaiement. S’il rote, tu roteras en croate. C’est compris ?

***

– Il dit : « Je le vois en rêve, il m’appelle. Il saute sur le lit et me demande de le regarder. Mais c’est la voix de quelqu’un d’autre, je n’arrive pas à me souvenir comment sonne la sienne. Je me suis perdu, je ne vais pas plus loin. » Il répète ça, en gros. Il mentionne un… taureau de pierre. Deux prénoms masculins, Bervan et Darva, et un autre, féminin, je crois. Je n’ai pas encore bien compris qui est qui.

– Demandez-lui s’il était avec eux. Demandez-lui s’ils se cachent encore quelque part.

– Je suis certain que non, il pense simplement à sa famille. Et sa famille n’est pas avec lui. Il dit que, maintenant, c’est trop tard et… Écoutez, je ne vois vraiment pas l’utilité de tout ça. Il raconte n’importe quoi, le mec est anéanti. Si vous pensez en tirer quelque chose… c’est le moment. Offrez-lui un bon deal, et il avouera tout.

– Non, doucement. Essayez de le calmer. Dites-lui que nous voulons tout savoir, depuis le début, comment il est arrivé ici. Faites durer. Je dois y aller, je serai de retour dans deux heures au plus. Voici un dictaphone, vérifiez juste de temps en temps qu’il continue de tourner. Ne l’éteignez sous aucun prétexte.

– Attendez. Il pose une question. Approximativement : « Comment est-ce que vous avez enterré Azad ? Comment avez-vous enterré un homme qui s’appelle Azad. » Vous savez de quoi il parle ?

– Demandez-lui qui est cet homme.

– Il dit qu’Azad est un ami. Il va se remettre à pleurer.

– Ce qu’ils se lamentent sur leur sort, c’est dingue. À peine ils se font choper qu’ils se mettent à chouiner.

– Vous pensez que c’est lui qui…

– Je ne sais pas. Peut-être. Même si on dit que les assassins se lamentent comme des rois déchus. Lui, il n’a pas l’air de ça.

 

3. M / Freiner, c’est épuisant

Je ne sais pas jusqu’à quel point tu t’es baladée dans le village. Sabolščak, sur une carte, c’est une route avec quatre embranchements qui partent vers le nord, séparés de la Mura par des taches marécageuses sur quelques centaines de mètres. Du ciel, ça doit ressembler à une chienne efflanquée qui aurait bu à la rivière et crevé juste un peu plus loin, pattes tendues vers l’eau. L’église au milieu, quelques calvaires, une poste, deux troquets. Trois, si on compte ce qu’ils appellent le « stand », devant l’épicerie : à l’entrée du village, la table en plastique avec ses quelques bouteilles de bière et son occasionnel vieux taiseux. Au sud, on va vers les coteaux, par quelques kilomètres de champs cultivés. Un joli rapiéçage bariolé pour cacher les trous dans la terre. Ça ferait une plaine parfaite sans les cinq ou six monticules boisés, tu les as vus, à intervalles réguliers. Ce sont des tas de résidus miniers, des terrils. À leur pied, avant, il y avait les entrées des puits, m’a raconté mon grand-père. Là-bas, on ne peut plus rien planter, tout dépérit. Va oublier, dans ces conditions.

Après la mine, les gens sont revenus à la terre et à la vigne, avec un peu de bétail, une scierie. Mais un demi-siècle de charbon avait appris à Sabolščak à vivre en mineur. Taciturne, le dos courbé, esprit de contradiction à l’infini. Du charbon, il reste aussi les locaux de la mairie qui attendent, trop grands, que la croissance du village les justifie et, oui… Bukov Dol.

J’ignore si tu le sais, c’était un hameau de Sabolščak où vivaient des mineurs slovènes et quelques Hongrois. Parce qu’au début il n’y avait pas beaucoup de gens de chez nous prêts à aller au fond : « Vindieu, moi, j’descendrai point sous terre avant d’casser ma pipe. » Bukov Dol était donc un faubourg d’étrangers, dès l’origine. Mais après, les étrangers ont arrêté de l’être, tu comprends. Soit ils sont repartis chez eux, soit ils se sont fondus dans la population de Sabolščak. Hé, tu vois, c’est là que ça devient intéressant. C’est au milieu des années soixante-dix que se sont installés les premiers Tziganes. Roms. Tziganes. Quand je dis Rom, je vois un mot écrit. Quand je dis Tzigane, je vois une personne. Je veux dire, à l’époque, même les Tziganes ne savaient pas encore qu’ils étaient en réalité des Roms. Pourtant, à chaque fois, il y a quelque chose qui m’arrête quand je prononce le mot. Tziganes. Aujourd’hui, tout le monde nous serine qu’il est terriblement insultant, ce mot, comme si la rage allait disparaître une fois que nous nous serons tous gentiment mis d’accord pour les appeler Roms. Mais s’il y a quelqu’un à qui ça devrait être égal, tu le sais, c’est bien moi, de toute façon, je ne pense pas de mal d’eux.

On raconte que, les premiers à arriver, c’était une petite famille. Le père, la mère et deux enfants. Ils auraient été excommuniés à cause d’une malédiction, auraient enfreint l’une de leurs lois secrètes, va savoir. Après quelque temps, deux autres familles. Aujourd’hui, trente ans plus tard, il n’y a plus que des Tziganes à Dol. Et le hameau a grandi, c’est devenu bien plus qu’une poignée de maisonnettes au bord de la route. Il s’est étendu vers l’intérieur des terres, en profondeur, mais il ne s’est pas rapproché de Sabolščak, ça, il ne saurait pas faire. Ce sont deux villages, maintenant, toujours séparés par quelques kilomètres de route, un virage et un petit bois. Sans oublier tout un terril de choses non pardonnées.

Tu vois, le problème, c’est qu’ils étaient censés rester pour toujours ceux qui s’étaient installés dans le vide laissé derrière eux par les mineurs. Sauf que personne ne le leur a dit, et que de toute façon, ils n’acceptent pas ce rôle. Imagine ce que c’est pour les Medjimuriens, eux qui ne veulent surtout jamais risquer de fâcher quelqu’un, de regarder des gens claquer une porte après l’autre avec autant de culot et d’insouciance. Et prouver en permanence que la vie continue même quand on dépasse toutes les limites imaginables. Ils disent ce qu’ils veulent, prennent ce qu’ils peuvent, n’ont peur ni des chutes dans le vide ni des bruits violents, tandis que nous, nous devenons de plus en plus amers et de plus en plus malades. Et nous avons peur. Pas seulement que l’un des nôtres se prenne un coup de couteau ou qu’ils nous causent du tort sans la moindre hésitation… Je veux dire, de ça aussi, bien sûr. Mais s’ils nous font peur, c’est d’abord parce que, en dépit de tout, ils nous ressemblent. Si tu regardes trop longtemps dans leur direction, tu risques de remarquer quelque chose de familier, de tien. Imagine l’horreur. Attention, je ne dis pas que nous sommes pareils, comprends-moi bien. Mais la principale différence n’est pas une chose qui se voit, elle réside dans les choses que nous cachons.

Les gens de Sabolščak apprennent dès leur plus jeune âge à placer systématiquement les Tziganes dans leur angle mort. Les enfants de Dol ne vont pas à l’école à Sabolščak, mais à Vugrinovec, c’est comme ça depuis toujours, même si c’est un peu plus loin pour eux. Et dans leurs rédactions, les petits Sabolščiens ne mentionnent pas Dol, tu penses. Avec toutes les décennies qui se sont écoulées, les écoliers, génération après génération, ont sans doute décrit la Terre entière, dans leurs devoirs et leurs compositions : des pays lointains, la moitié de l’univers ; la Mura a bien dû être dépeinte jusqu’à la moindre vaguelette – mais personne n’a jamais écrit que le chemin le plus court pour y arriver depuis Sabolščak passe par Dol. Ce n’est pas que les enfants détestent les Tziganes, comme peuvent le croire les gens qui ne sont pas d’ici. Simplement, ils ne savent pas comment écrire à leur sujet. Sans être blessants. Ou sans mentir. Entre ces deux extrémités, c’est comme s’il n’y avait pas de mots à leur portée. Dingue, non ?

Quand tu as appris dès l’enfance à détourner les yeux, tu ne gardes que quelques détails en mémoire. Eux qui passent à vélo ou dans des voitures déglinguées. Une fois par semaine, les femmes qui font le tour des maisons, sur ces vélos, pour mendier. Anneaux d’or sous des cheveux sombres et gras. Belles chaussures noires à boucle métallique, et croûtes de boue sur les pédales du vélo. Pique-nique sur l’herbe entre le presbytère et la supérette. Moustache sur peau mate. Question, peuvent-ils prendre le vieux bout de tôle qu’ils ont vu dans ton jardin ? Et le petit tourbillon invisible qui reste dans l’air quand tu ne salues pas quelqu’un. Avec les Tziganes, pas de bla-bla. Soit c’est la dispute, soit tu attends qu’une bêtise te fasse rire. Point barre.

Les Sabolščiens connaissent les gens de Dol, certains même par leur prénom, mais on ne s’est jamais mélangés. Enfin, moi mise à part, et quelques Sabolščiennes de familles à problèmes. Elles sont deux ou trois à avoir déménagé à Dol. Tu peux les voir depuis le chemin de la décharge, gifler leurs enfants, les arracher à leurs jeux sans jouets, quelque part à côté des carcasses de voitures rouillées. Dans leur cas, il n’y a pas de retour possible : pour nous, elles sont devenues quelque chose d’encore pire que… Pour nous, pour nous. Quels mots dégueulasses.

***

On est comment ? Taiseux, mesurés. Les gens des villages alentour trouvent les Salbolščiens bizarres. Ah, ces Sabolščiens, sacrés Sabolščiens, qu’ils disent. À les croire, on est bizarrement sérieux. Et on ne se salue pas normalement :

« Tu vas nulle part, pis tu sais rien », dit par exemple l’un quand il en croise un autre. Lequel réplique : « Et toi, tu vas quèque part, tu descends deux bières, et t’en sais encore moins. »

Ou alors, tu lances : « Ça roule comme tu veux ? » Et l’autre te répond : « Ça mord pas terrible, un brochet pour dix merdes, du coup bof-bof. »

Toute notre vie, c’est ce jeu du plus fin. Le premier qui se marre a perdu. Personne n’a encore gagné.

Quoi d’autre ? On cache sa bonté. Personne n’a jamais su qui laissait aux réfugiés de Bosnie les sacs de nourriture qu’ils trouvaient suspendus à leur poignée tous les matins. C’est difficile à expliquer, quelque chose entre éviter de crâner et souhaiter que les portes restent fermées, justement.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, on n’est pas tous en bons termes, mais on se serre les coudes. Ça, par contre, c’est facile à expliquer : peur qu’il n’y ait personne pour, ne serait-ce qu’en vain, creuser à ta recherche quand les profondeurs t’auront englouti. Comme lien, tu ne peux pas faire plus fort.

Taiseux, donc, sérieux, et plutôt mesurés. C’est pour ça que tout le monde s’est étonné quand la violence a éclaté précisément chez nous.

Je ne sais pas quelle version tu as déjà entendue, mais voici la mienne. Au printemps 2014, il y a un an, deux infirmières de Sabolščak ont été envoyées animer une campagne d’information sur l’hygiène et la santé au centre culturel tout neuf de Dol. Tu t’en doutes, il n’y a que les femmes qui sont allées aux séances. Les hommes ne s’en sont mêlés qu’à partir du moment où ils ont compris qu’on y parlait entre autres de contraception et de planification familiale. C’est ainsi qu’un soir une dizaine d’entre eux ont arrêté le véhicule des infirmières avant l’embranchement qui mène à Dol. Ils assurent leur avoir juste dit de repartir là d’où elles venaient, mais la voiture aurait accéléré en direction du centre culturel, en envoyant valdinguer au fossé un trentenaire de la bande, Željko Kalanjoš. Certains affirment avoir clairement entendu l’une des infirmières s’exclamer : « Sale vermine de Tziganes. Faudrait nettoyer tout ça. »

Elles se sont arrêtées devant le centre, Katica Tkalčec a réussi à s’extraire du siège passager, mais ils ont bloqué la portière de la jeune Tanja Jambrožić. Une trentaine d’habitants étaient déjà accourus. Les hommes vociféraient, d’où avaient-elles le droit d’inciter leurs femmes à avorter et prendre la pilule. Katica s’est mise à se disputer avec eux. Selon certains, elle aurait crié qu’il y en avait ras le bol que les Tziganes passent leur temps à picoler et à se reproduire comme des lapins. À un moment, Romano Kalanjoš, le fils de quinze ans du Željko envoyé au fossé, a armé son bras et frappé Katica à la tête. Par la suite, il s’est avéré que le coup lui avait perforé le tympan. Tanja Jambrožić s’est faufilée hors de la voiture par le côté passager. Après qu’elle a reçu, également de la part de Romano, deux gifles et un coup de pied dans le ventre, le Patriarche, Milorad Bogdan, est intervenu, et a ordonné qu’on laisse les infirmières quitter Dol. Elles sont parties à pied sur la départementale, essuyant les crachats dans leurs cheveux, et quelques minutes plus tard, Bogdan leur a rapporté leur véhicule de fonction en disant que ses hommes se sentaient trahis, mieux valait qu’elles ne reviennent pas, il ne pouvait pas garantir leur sécurité.

Pour la suite, à ce qu’on raconte à Sabolščak, Martin Jambrožić, le mari de Tanja, n’aurait pas prononcé un seul mot en apprenant ce qui était arrivé. Mais moi, je sais bien comment ces choses se passent. Il écoutait les voix qui s’étaient installées en lui au fil des ans :

Faudrait mater tout ça à coups de trique. J’vais arrêter de payer mes impôts, autant fourrer le fric direct dans la poche des Tziganes !

C’était la voix éraillée de Marica Ščukov : à la récolte précédente, elle s’était fait rafler près d’une tonne de pommes de terre dans ses champs.

Martin a enfilé sa combinaison de moto.

Je vais finir par casser des gueules. On va continuer à jouer les pigeons combien de temps ? Faudrait surtout pas fâcher quelqu’un… Des vrais bons Medjimuriens !

Le grondement de la voix ivre d’Imbro. À lui, on avait volé le canon effaroucheur anti-étourneaux de sa vigne.

Dans la tête de Martin, cette voix-ci s’était logée tout près du conduit auditif, au point qu’au téléphone il a eu du mal à entendre celle de son ami policier qui lui indiquait où se trouve la maison des Kalanjoš.

Un vrai homme règle lui-même ses problèmes. Si t’attends la police, tu peux attendre longtemps.

Ça, c’était la voix du père de Martin. Lui, du reste, personne ne lui a jamais rien fait, mais il est plein de haine parce qu’il a compris depuis longtemps que les gens ne l’écoutent que lorsqu’il est furieux.

Si tu te bouges pas un peu, tu subiras toute ta vie.

Cette dernière voix était connue de Martin seul, elle résonnait sans appartenir à aucun corps, c’était une voix grave qui s’était installée dans les ténèbres de son ventre quand, à une fête de Nouvel An, un ivrogne avait traité Tanja de cochonne en faisant mine de la culbuter sur la table. Martin avait alors tenté de calmer le jeu en ne demandant que des excuses, et il en avait pris pour son grade devant la moitié des jeunes du village.

Alors, à Dol cette nuit-là, vers quatre heures et demie du matin, il a déboulé avec trois autres hommes. Ils étaient deux à porter des casques de moto, les deux autres avaient des casquettes et des écharpes sur le nez. Barres de fer et pieds-de-biche. Ils ont garé la voiture au bord de la grand-route, cherché et trouvé cette maison avec dans la cour un canapé et des fauteuils défoncés qui ont pris l’eau et séché des dizaines de fois, et ils se sont jetés sur les habitants à peine la porte ouverte.

À Sabolščak, on parlait du résultat de l’expédition avec un mélange de réprobation et de satisfaction. Bibijana Oršoš, cinquante ans, a eu huit dents brisées. Milan Kalanjoš, son concubin de dix ans son cadet, dix points de suture sur le crâne et une côte cassée. Valentino Oršoš, treize ans, a écopé d’une hémorragie interne à cause d’un coup dans les testicules, et d’une clavicule cassée, car il a heurté la porte en se réfugiant dans la salle de bains. Renato, son frère jumeau, était dans le coma à l’arrivée de l’ambulance, traumatisme crânien provoqué par un coup violent à la tempe, il ne s’est réveillé que dix jours plus tard. Dans la maison, il y avait aussi les sœurs, Milana, Darinka, Josipa et Ljubica, mais elles ont été épargnées. Martin était le seul à avoir montré son visage. Il avait utilisé son casque pour cogner et, avant de quitter les lieux, il avait craché par terre en se présentant par ses nom et prénom, si bien qu’à peine une heure plus tard, au lever du jour, la police était à sa porte. On raconte qu’il a ouvert, tout habillé, et dit : « Bon, alors, on y va ? J’ai fait votre boulot, ne me remerciez pas, surtout. »

Quand les policiers lui ont appris qu’il s’était trompé d’adresse et que Romano Kalanjoš, le jeune qui avait frappé Tanja, dormait encore comme un bébé deux maisons plus loin, Martin n’a eu aucune réaction.

En garde à vue, il n’a pas voulu dénoncer ses complices, et la police a passé toute la semaine à faire le tour de ses amis et cousins. En vain. Les Sabolščiens gardent très bien les secrets.

Il était clair pour tout le monde que plus rien, après ça, ne serait jamais pareil. La rage avait commencé à se propager d’homme en homme, et qui était impliqué, qui non, la question n’avait plus d’importance. Tous l’étaient. Le mal est un étrange phénomène, j’y réfléchis souvent. Quand le mal se cache, on ne peut pas prouver qu’il existe. Quand il éclate au grand jour, il exerce sa propre force d’attraction. C’est quelque chose qui a commencé longtemps avant nous, et nous ne pouvons que freiner en silence, freiner toute notre vie. Nous savons que c’est ce qu’il faut faire, et nous apprenons à nos enfants à continuer de freiner après nous. Mais nous nous épuisons, car la paix n’est pas notre état naturel. Tu as ressenti, parfois, cet étrange soulagement quand il y a une explosion de violence ? Oui ? Je pense que je sais à quoi il est dû. Dans ces moments-là, nous nous sentons autorisés à arrêter un peu de freiner, à nous reposer. Nous croyons peut-être aussi que la violence va crever l’abcès. Et alors, elle déborde, comme à Sabolščak.

J’espérais que, dans ce chaos, mon retour piteux passerait inaperçu, et que je pourrais encore amortir ou arrêter ma chute. Mais en réalité, je n’avais pas le choix. Aucune des personnes impliquées n’avait le choix. Si on comprenait au moins ça, on se pardonnerait peut-être plus facilement.

À Sabolščak, tu ne peux pas être n’importe qui, la situation est claire et nette. Tu peux être de ceux qui se livrent au désespoir et à l’amertume, de ceux qui crient vengeance, de ceux qui se font une raison, de ceux qui creusent. Mais, crois-moi si tu veux, il n’y a jamais eu ceux qui veulent tout simplement vivre. Ceux-là, j’imagine qu’ils passent toujours à la trappe.

Cette publication a été cofinancée par l’Union européenne.

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