Europolis
Jean Bart
Traduit du roumain par Gabrielle Danoux
Éditeur : Les Argonautes Éditeur
Sulina, années 1920. Dans le delta du Danube ouvert sur la mer Noire, ce petit port des plus cosmopolites regrette la prospérité passée. Le retour d’un homme surnommé « l’Américain » réveille tous les espoirs. Mais c’est sa fille, Evantia, jeune femme libre et fascinante, qui bouleversera l’équilibre fragile de la cité.
Europolis mêle le souffle du large aux bruissements du quotidien, les tensions de l’Histoire aux élans intimes. Portrait plein de charme d’une Europe à la marge, ce grand roman injustement oublié est enfin restitué dans une nouvelle traduction soigneusement révisée.
Parution 24 octobre 2025
Pages 320
ISBN 9782494289901

Années 1920
passéhumour • passion • bouleversant
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« À la croisée des influences orientales et occidentales, Europolis, roman mythique longtemps oublié, fait entendre une voix singulière, venue des marges du continent mais abordant des questions universelles : l’exil, les désillusions modernes, le choc des cultures et l’espoir d’un avenir meilleur. »
Katharina Loix van Hooff
Auteur/Autrice
Jean Bart
Jean Bart, est le nom de plume d’Eugeniu P. Botez (1874-1933). Né à Burdujeni en Roumanie, il suit une formation militaire et navale avant d’occuper divers postes dans la marine. Dès 1901, il s’adonne à l’écriture. Son roman Europolis (1933) demeure son œuvre majeure.
Traducteur/Traductrice
Gabrielle Danoux
Gabrielle Danoux a d’abord exercé les métiers de juriste, de traductrice d’entreprise et d’inspectrice des finances publiques. Depuis 2017, elle travaille exclusivement en tant que traductrice littéraire et a déjà traduit de nombreux romans et recueils de poésie roumains.
Ils en parlent
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« Une histoire d’illusion, de décadence, de tromperie et de solitude, de malheur et de mort ; une symphonie de la fin. »
— Claudio Magris, Danube
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« L’un des plus passionnants romans portuaires que je connaisse.»
— Mathias Énard, France Culture
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« Ragots des marigots, légendes apocryphes, histoires de pirates, de bagnards, de contrebandiers. Mais derrière cette atmosphère mi-provinciale, mi-coloniale, derrière ces relents pestilentiels d’une mort annoncée, ce que le roman permet de suggérer, c’est le retour des rancœurs nationalistes, des préjugés raciaux, de querelles géopolitiques annonçant le déchirement de l’Europe dans une nouvelle guerre mondiale.»
— Emmanuel Ruben auteur de Sur la route du Danube
Extrait
De jour comme de nuit, on œuvrait au chargement des bateaux. À midi seulement, le port était comme mort. Sous l’averse ambrée du soleil estival, engourdie, la nature tout entière dormait. Aucun signe de vie, pas le moindre souffle de vent. La terre et l’eau, les hommes et les animaux avaient sombré dans une sorte de profonde léthargie. Lorsque le soleil au zénith, par son aveuglante luminosité, la rendait ainsi muette et dorée, Sulina ressemblait, dans cette fournaise méridienne, à une ville anéantie, à laquelle on aurait jeté un sort de sommeil, qu’on aurait changée en pierre voilà des siècles : une cité fantôme.
Une poussière vaporeuse vibrait dans l’air, flottait à l’horizon comme une mousseline translucide. Dans la rade portuaire, au loin, sous un ciel de porcelaine, de sombres navires gisaient, amarrés, immobiles, pareils à des jouets cloués à la surface lisse de la mer, blanche, étincelante telle une coulée de mercure.
Allongés les uns à côté des autres, à l’ombre d’un tas de charbon, les dockers, exténués, noirauds, à moitié nus, dormaient. Devant la douane, près d’une guérite qui projetait une ombre illusoire, le garde-frontière, appuyé sur son arme, roupillait.
Le café face au débarcadère était vide. Devant, sous une voile tendue en guise de parasol, un alignement de tables de bois peintes en vert. Le maître des lieux, le capitaine Stamati Marulis, somnolait sur une chaise, vaincu; son journal athénien favori, Patris, lui était tombé des mains. Seul client, le chef des douanes suivait sa cure d’amaigrissement : pour éviter de déjeuner chez lui, il faisait la sieste une heure par jour au café, lunettes sur le nez, son propre quotidien, Universul, sur les genoux. À l’ombre, sous la table, un chien au poil long rêvait et grommelait dans son sommeil, tandis qu’à l’intérieur d’une cage métallique au-dessus de la porte le canari, boule d’or, avait enfoui son bec dans le duvet soyeux de son plumage ébouriffé.
Venant d’en haut, du côté de la poste, se fit entendre soudain un pas lourd et cadencé. Petrachi Hulub entamait sa tournée de distribution du courrier. Il s’arrêta devant le café. Tout doucement, pour ne pas troubler son sommeil, il posa une lettre sur la table devant Stamati, puis pressa le pas. Hulub, facteur expérimenté, sage, pondéré, connaissait les endroits où s’attarder utilement. Il y avait dans le port des maisons et des comptoirs où il savait pouvoir encaisser chaque jour quelque chose. Calculateur, il inscrivait les sommes reçues, en chiffres et en lettres, dans un cahier spécial, son registre des bakchichs qu’il tenait en véritable trésorier. Le café de Stamati ne figurait pas dans sa comptabilité. C’est pourquoi il n’y faisait pas halte. Il s’en tenait à son devoir et poursuivait.
Avec quelle indifférence cette enveloppe fut déposée sur la table en bois du café ! Ah, si seulement le facteur avait su quelle lettre il transportait ce jour-là dans sa vieille sacoche de cuir ! Mais qui aurait pu soupçonner un seul instant qu’un banal écopli, pas même recommandé, renfermait une missive miraculeuse ? Une force magnétique, une bombe vouée à provoquer une formidable explosion dans un entrepôt de poudre à canon !
Qui aurait cru que quelques caractères tracés dans un grec maladroit libéreraient une étincelle qui allumerait une amorce foudroyante, celle qui électriserait ce port endormi dans le désert du delta, troublerait et ferait se redresser une ville entière, ranimerait les émotions, les ardeurs, les illusions, les jalousies, les envies, la haine et les représailles, déclencherait en un seul jour, dans ce coin oublié du monde, la tempête des passions stagnantes, endormies au fond de l’âme humaine ?
Plus tard, quand Stamati se réveilla, encore décontenancé par le sommeil, il jeta un œil sur le courrier que le facteur avait laissé. Il le ramassa, surpris, le tourna entre ses doigts, en examinant l’adresse et les timbres étrangers. Il déchira l’enveloppe, et, d’un coup d’œil, évalua la longueur de la lettre. Lorsqu’il déchiffra la signature à la fin, il tressaillit et se frotta les yeux du dos de la main. Était-il bien réveillé ? N’était-ce pas un rêve ? Suffoqué par l’émotion, il se mit à lire à toute vitesse.
La lettre venait de très loin, d’Amérique du Sud, même.
Elle débutait par Très cher frère.
Elle s’achevait par Ton grand frère qui ne t’a pas oublié, Nicola.
Stamati et Nicola Marulis étaient encore enfants lorsqu’ils étaient arrivés dans le delta, depuis leur patrie, l’île de Chios, à bord d’un brigantin. Stamati n’avait plus quitté le Danube, tandis que Nicola s’était embarqué comme matelot sur une goélette française, n’ayant plus qu’une seule envie : voir le monde. Sa famille était restée sans nouvelles de lui. Aujourd’hui, au bout de quarante ans, il écrivait qu’il en avait assez de l’exil, que son épouse était décédée, qu’il n’avait qu’une fille, qu’il se sentait vieux et fatigué, qu’il voulait revenir, vieillir parmi les siens.
L’écriture était embrouillée, en grec diapré de mots français, que Stamati ne comprenait pas trop. Il reprit depuis le début, les yeux avides, désireux d’en apprendre bien plus que ce que révélait le message, qui lui semblait trop court. Il se torturait, plissait le front, fronçait ses sourcils broussailleux. Ses pensées le préoccupèrent quelques instants. Puis, soudain, un frisson de plaisir le parcourut de la tête aux pieds. Dans une vibrante secousse de son âme, il sentit le sang affluer à son cœur. Les informations s’entrecroisaient dans son esprit à une vitesse fulgurante. Nicola revient d’Amérique… la riche Amérique… l’Amérique où l’on part sans un sou vaillant et d’où l’on revient millionnaire… Nicola est resté quarante ans en Amérique… et maintenant il rentre… Quelle fortune peut-il avoir amassée ? Si lui aussi, Stamati, était parti dans sa jeunesse en Amérique… Il serait peut-être lui aussi revenu millionnaire…
Le papier tremblait dans ses mains. Il tenta une troisième lecture. Mais les caractères se jouaient de ses yeux et il butait sur chaque mot. Il se figea. Une idée salvatrice lui était venue. Il s’élança sur le quai, la lettre à la main, nu-tête, étourdi, ivre d’émotion. Il s’arrêta à la porte d’un comptoir de commerce :
– Logaridis est là ?
Un front socratique apparut dans l’embrasure de la fenêtre. Logaridis était considéré comme le vieillard le plus érudit, le sage du port. Il était venu d’Athènes pour occuper le poste de professeur à l’école de la communauté hellène. Au bout de quelques années, il avait été engagé comme grammatikos par le plus grand comptoir. Ses compatriotes le consultaient pour toute question complexe. Il prodiguait des conseils, traduisait les actes et les courriers en langue étrangère.
– Horiste ! Horiste cumbaru ! Entre, entre, l’ami ! Viens donc à mon bureau.
– Non… je préfère dehors, lui répondit Stamati, en lui montrant la lettre.
– Voyons, voyons… fit le sage en ajustant ses lunettes, qui chevauchaient un nez énorme. Oh ! Eh bien, la chance ne frappe qu’une fois à la porte d’un homme. Le tout, c’est de savoir l’ouvrir à point nommé.
Le lendemain, dimanche, tous les cafés regorgeaient de monde. Dans le port entier, on ne parlait que de la lettre de l’Américain. Tous voulaient voir Stamati, le féliciter, examiner de leurs propres yeux les caractères sur le papier, toucher au moins une fois cette missive tombée entre leurs mains comme un prodige du ciel.
Le café Marulis était pavoisé comme un jour de fête nationale : comme pour le 10 Mai, au-dessus de la porte flottaient au vent virulent le drapeau tricolore roumain et les couleurs grecques, le bleu et le blanc. Les préparatifs avaient commencé dès la première heure. Stamati avait ordonné aux garçons de café de « sortir le jardin », lequel se composait de huit lauriers-roses pâles plantés dans d’anciens barils de pétrole dont la tôle avait été repeinte en vert. Dès lors que la clientèle se montrait désireuse de siroter son café au grand air, en pleine nature, Stamati sortait le jardin : il disposait les lauriers-roses autour des tables devant la façade. Le reste du temps, la verdure mobile était rangée à l’intérieur.
Il existait dans l’établissement de Stamati une hiérarchie bien établie, selon les activités professionnelles, castes et classes sociales. Devant l’une des fenêtres donnant sur le quai, une grande « table des chefs » était réservée aux autorités locales roumaines : le maire, le chef de la police, le chef des douanes, le chef des postes, le capitaine du port, les officiers, le médecin, le juge. Devant l’autre fenêtre se trouvait la table des diplomates, où s’installaient les consuls de plein exercice et les agents consulaires à titre honorifique. Parfois, mais très rarement, s’y fourvoyait un fonctionnaire ou un autre de la Commission européenne du Danube. Aux yeux de la foule, certains privilèges et prérogatives, hérités du régime des capitulations sous l’Empire ottoman, élevaient ces employés au grade le plus élevé de la Carrière. Néanmoins, une certaine distance, une discrète réserve restaient de mise entre ces deux mondes quand ils se côtoyaient dans la vie du port. Suivaient dans l’ordre les tables des capitaines de navire, de remorqueur et de chaland, puis celle des chefs de comptoir. Quant aux portefaix et aux bateliers, ils ne mettaient pas les pieds ici, dans le café de l’élite.
Sur le tapis vert décoloré d’un billard aussi monumental qu’un sarcophage antique gisait un tas de journaux éparpillés, grecs et roumains. Sur le mur de droite, un portrait d’Elefthérios Venizélos – ce libéral grec qui mena l’insurrection de 1905 avant de devenir Premier ministre – entre les rois Carol de Roumanie et Georges II de Grèce. Sur le mur de gauche, toute une marine en couleurs : le fier croiseur cuirassé grec Georgios Averoff, entouré de nuages de fumée, éventrant les vagues azur d’une mer déchaînée, avec, de part et d’autre, les visages de Márkos Bótzaris, héros de l’indépendance grecque, et de l’amiral Pávlos Koundouriótis, autre héros national devenu lui président de la République.
Ce dimanche, toutes les tables, aussi bien dans le café qu’au « jardin », étaient occupées. La foule discutait avec frénésie du cas de l’Américain. Le nom de Nicola Marulis passait de bouche à oreille. Quelle fortune pouvait-il bien posséder après quarante années passées en Amérique ? Qu’allait-il entreprendre avec ces dollars américains ici au bord du Danube ? On se lançait dans de grands calculs financiers, on échafaudait des projets, vastes combinaisons de commerce fluvial et maritime, de sociétés par actions pour des vapeurs, élévateurs, remorqueurs, chalands et de compagnies de navigation, dont les réseaux d’agences couvriraient le globe entier, et qui s’assureraient la maîtrise des routes mondiales du commerce nautique !
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Salon littéraire du Pays d’Aix
03-06 septembre 2026
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La 37e édition du Salon littéraire du Pays d’Aix met à l’honneur l’Arménie, et notre autrice, la grande dame de la littérature arménienne Susanna Harutyunyan, y sera l’invitée du 3 au 6 septembre prochain pour présenter son roman Le Village secret (Les Argonautes 2024).








