De l’argent à flamber
Asta Olivia Nordenhof
Traduit du danois par Hélène Hervieu
Éditeur : Les Argonautes Éditeur
Kurt et Maggie se sont rencontrés lors d’une soirée arrosée à Odense. Depuis, entre désir et dépit, ils forment un couple aux ambitions modestes, et tentent de vivre ensemble tant bien que mal.
Le départ de leur fille, désormais adulte, a laissé entre eux un vide qui éclaire de façon de plus en plus évidente la défaite de leur existence. Alors que la compagnie de bus de Kurt réalise quelques bénéfices, celui-ci cherche à investir son argent dans un grand projet. Mais son placement dans l’idée d’un ferry low-cost, le Scandinavian Star, aura des conséquences dramatiques.
De l’argent à flamber est le premier d’une série de sept romans tous liés par la catastrophe de l’incendie volontaire du Scandinavian Star, en 1990. Fruit d’une escroquerie à l’assurance, la tragédie qui coûta la vie à 159 passagers continue de marquer douloureusement la population danoise.
Saluée par la critique à l’internationale, Asta Olivia Nordenhof signe un premier roman ambitieux et politique, qui met en lumière les travers de notre monde. À la fureur de vivre et aux rêves brisés, l’histoire de Kurt et Maggie mêle de brefs instants de bonheur qui en font un texte d’une beauté profonde.
Parution 3 mars 2023
Pages 224
ISBN 9782494289109

drame du Scandinavian Star
passé/présentpoignant • engagé • implacable
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Retrouver sur la carteLe mot de l’éditrice
« Asta Olivia Nordenhof fait partie de ces nouvelles voix littéraires qui n’hésitent pas à aborder les sujets les plus épineux de notre société. La finesse de son observation et sa maîtrise de la langue font de ce roman une lecture éblouissante. »
Katharina Loix van Hooff
Auteur/Autrice
Asta Olivia Nordenhof
Née en 1988, Asta Olivia Nordenhof enseigne l'écriture créative à l'Académie danoise. Ses recueils de poésie sont des best-sellers au Danemark. De l'argent à flamber, son premier roman très remarqué à l'international, a été couronné par les prix littéraires les plus prestigieux de son pays.
Traducteur/Traductrice
Hélène Hervieu
Née en Norvège, Hélène Hervieu traduit du suédois, du norvégien, du danois et de l’allemand. Elle est notamment la traductrice française d’Erik Fosnes Hansen et d’Anna Platt aux éditions Gallimard. Pour son travail de passeuse entre les cultures, elle a été recompensée avec la médaille de l’Ordre royal norvégien du Mérite.
Ils en parlent
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« Des scènes qui vous transpercent, qui laissent des marques. »
— Västerbottens-Kuriren, Suède
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« Si seulement les sept livres avaient déjà été écrits pour que je puisse les lire d’une traite. »
— Sydsvenskan, Suède
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« Asta Olivia Nordenhof dépeint la vie des plus vulnérables avec rage et ardeur. »
— Dag og Tid, Norvège
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« Mes attentes pour la suite montent jusqu’au ciel, j’ai hâte. »
— NRK P2, Norvège
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« Nordenhof est une observatrice affûtée, une fine connaisseuse des relations humaines ; elle révèle l’humain derrière le désastre. »
— Dagens Næringsliv, Norvège
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« Un roman d’une souveraineté élastique et vibrante si forte que c’est presque de l’arrogance : on dirait qu’il plane au-dessus des eaux puis plonge dans les profondeurs comme un poisson volant avec un turbo. »
— Weekendavisen, Danemark
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« Un conte étrange et poétique sur l’argent et l’amour qui s’évanouit. C’est un livre qu’il faut relire car sa beauté ne se laisse pas saisir en une seule fois. »
— Jūratė Čerškutė, Labas rytas Lietuva, Lituanie
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« La lecture de ce livre ressemble à une expérience spirituelle ; elle déclenche un cri vertigineux, car on a l’impression de regarder une vérité cachée. »
— Kult Magasin, Suède
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« Si Asta Olivia Nordenhof parvient à maintenir ce niveau, son projet de septologie deviendra une œuvre de référence dans la littérature scandinave. »
— Aftenposten, Norvège
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« Un texte qui a le pouvoir de changer le destin de la littérature nordique. »
— Svenska Dagbladet, Suède
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« Qu’est-ce donc qui rend ce petit livre si grand ? »
— Aftonbladet, Suède
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« Une puissante déflagration poétique et politique. »
— Vårt Land, Norvège
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« Premier livre d’une série de 7, l’histoire prend pour base l’histoire du ferry du Scandinavian Star. Ce bateau qui a en 1990 brûlé pour probablement de sombres histoires d’assurance. Kurt et Maggie ne s’aiment plus comme au début de leur relation. Pire, rester ensemble est devenu difficile. Kurt ne pense qu’à l’argent et il va justement investir dans le Scandinavian Star…. Un premier roman addictif qui montre comment le capitalisme détruit des vies et comment l’amour s’évapore et se détériore. « Hâte de lire les six prochains. »
— Manon, Furet du nord
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« Des vies balbutiantes, des vies qui hésitent. Des choix qui s’opèrent comme si on laissait au destin la force de décider pour nous. Des vies qui nous échappent. Des regrets et des amertumes, quelques soleils pour pas mal d’ombres. En fond de ce roman, la tragédie du Scandinavian Star, événement effleuré ici, mais ce n’est que le premier opus d’une série de livres autour de cette tragédie. Comme une allégorie peut-être de mauvaise conscience, de quelque chose chez l’être humain à corriger, cette manière très individualiste, ce capitalisme qui bouffe les âmes. Ce roman qui augure d’une ample fresque sociale, serait comme la somme d’existences à réparer, parce que cassées, parce que déboussolées. Sombre et trouble, une noirceur saupoudrée de lumière, De l’argent à flamber est un chant de petites humanités plongées dans le chaos du grand monde contemporain. »
— Fabien Bernier, Decitre Grenoble
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« Une fresque sombre et majestueuse »
— Laurent Pfaadt, Hebdoscope
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« Contraste à cette noirceur, l’écriture vive, presque limpide et très habitée d’Asta Olivia Nordenhof. »
— Dominique Aussenac, Le Matricule des Anges
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« Les rapports de force sont explorés à toutes les échelles chez la romancière et poétesse danoise qui pousse le couple à l’acmé de la déraison, tout en orchestrant un combat politique sanguinaire entre un capitalisme redoutable et ses victimes. Dans les eaux troubles de l’ère moderne, on attend la suite ! »
— Marie Jouvin, Lire – Magazine Littéraire
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« Asta Olivia Nordenhof fragmente, superpose l’insensibilité mercantile et le destin déchirant et fatal d’un couple, pour mieux porter une forme de critique sociale. »
— Frédérique Roussel, Libération
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« Un livre dur, turbulent, qui aspire à bouger les choses. »
— Jury du Grand prix de littérature du Conseil nordique
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« Un roman incroyablement beau et séduisant. »
— Jury du prix de littérature de l’Union européenne
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« Le début d’une œuvre littéraire sans compromis »
— Jury du prix Per Olov Enquist
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« Comment écrit-on un roman social, réaliste et politique sur le capitalisme au XXIe siècle ? Eh bien, de cette façon ! … Ce roman est rude et déchirant. Mais il est aussi tendre, drôle, et il nous met au défi. Asta Olivia Nordenhof a créée une voix narrative extrêmement habile. »
— Politiken
Extrait
MAGGIE SE RÉVEILLE
Tu es réveillée Maggie ? Tu m’as manqué, dis-moi quelque chose.
Je crois que ton mari t’a réveillée avec ses ronflements. Il empeste le bar, mais il y a peut-être autre chose qui te tracasse ?
Maggie se redresse dans le lit, et regarde Kurt avec une légère amertume, très passagère. Elle ne voit pas mais sent que derrière elle le pommier est en fleur, que le soleil chauffe déjà le carton bitumé de la toiture. Il y a une expression : vivre et se laisser vivre, ce serait une bonne chose.
Maggie ne sait pas ce qu’est le matin, désormais le matin ce n’est plus attendre que Sofie s’éveille et lui évite d’inventer quelque chose à faire. Elle met de l’eau à chauffer pour le café et tout en elle la tire vers la gauche et la direction où se trouve encore la chambre de sa fille, mais vidée des affaires qu’elle a trouvé suffisamment importantes pour les emporter. Ça fait mal quand Maggie pense à la table de chevet qu’elle a peinte aux trois couleurs préférées de Sofie, bleu, rouge et jaune, qu’elle lui a offerte pour ses dix-huit ans et qui est restée là. Elle ne peut pas vraiment blâmer Sofie, même si elle a essayé. Elle est remontée jusqu’aux douleurs de l’accouchement pour trouver un point qui lui permettrait d’ouvrir les vannes de sa colère, mais cela s’arrête là, quand elle est confrontée à ce meuble et doit admettre quel résultat pitoyable est né de ses espoirs. Pourtant cela fait mal lorsqu’elle pense que la table de chevet est derrière cette porte, dans le silence. Le tiroir est vide, elle a vérifié. Il lui fallait savoir s’il renfermait encore quelque chose. Elle les voit comme dans un rêve, les objets que Sofie aurait pu laisser là. Des bracelets en cuir, des lettres importantes. Des souvenirs, des amulettes dont personne ne peut comprendre la signification, un paquet de cigarettes vide datant d’une certaine soirée, une friandise qui aurait fondu dans un sachet en papier.
L’eau bout et la bouilloire émet son sifflement. Maggie ne peut s’empêcher de sourire en imaginant Kurt enfermé là et sifflant afin qu’elle le laisse sortir.
Il est une question – aime-t-elle Kurt – qui n’est plus une question depuis longtemps mais une cellule qui s’est divisée encore et encore sans jamais se briser. Elle la classe dans la rubrique pensées stupides. À l’époque où elle avait sans cesse des problèmes d’argent, elle n’arrêtait pas de penser à ce que l’argent qu’elle avait alors aurait pu lui acheter quelques siècles plus tôt. C’est un autre exemple de pensées stupides.
Elle s’assied avec son café et feuillette le journal. Les mineurs font grève en Angleterre, et Thatcher a déclaré qu’elle y mettrait personnellement fin. Grèves et manifestations en Pologne. Elle regarde longuement la photo d’un homme brandissant une pancarte à bout de bras, la légende explique qu’il est écrit dessus pain et liberté. Le visage de l’homme retient toute son attention. Il exhale une sérénité qu’elle attribue à la satisfaction d’avoir exprimé ce qu’il voulait à travers les mots pain et liberté. Pendant un instant, elle voit la cuisine à travers les mots assurés de l’homme et la cuisine devient étrange, on dirait qu’elle penche un peu.
Il y a également un article sur la future chaîne nationale, qui aura une couverture plus locale. S’il est quelque chose dont Maggie ne veut plus entendre parler, c’est bien l’île de Fionie. Un jour, Kurt lui a raconté avoir vu dans sa prime jeunesse une jolie fille de Kerteminde et parfois ces mots – une jolie fille de Kerteminde – lui viennent à l’esprit comme une enseigne au néon qu’elle a du mal à oublier.
Les amants qu’elle-même a eus avant Kurt se dressent devant elle comme une rangée de questions étranges. Des questions, mais à quel propos ?
Il y en avait un qui avait laissé tomber une prune et ressemblait à un singe alors qu’il traversait le salon, les bras tendus en direction du fruit qui roulait par terre. Un autre qui avait de beaux yeux tristes lorsqu’ils étaient assis ensemble sur un banc. Elle avait vu quelqu’un pendant qu’il était à Paris et avait dû refuser le cadeau qu’il avait rapporté. Je ne veux pas te le donner maintenant, avait-il dit alors, et à ce moment-là elle avait compris qu’il avait eu des intentions sérieuses.
Non, elle n’est absolument pas faite pour vivre avec un homme. Le matin se gorge de plus en plus de soleil et tout ce qu’elle fait, elle le fait en craignant que Kurt ne s’éveille et ne vienne vers elle, la perturbant dans sa trajectoire.
Maggie retourne la cuillère pour voir si l’eau l’a bien débarrassée de toute trace de bouillie, mais oublie ce qu’elle est en train de faire, et contemple longuement ce truc brillant dans l’espoir qu’il finisse par la tirer de sa rêverie. Puis elle secoue violemment la tête et repasse la cuillère sous le robinet. La maison est entourée de champs de chaume. Il y a bien un arbre rabougri ici et là à la limite des terrains, mais sinon tout est plat et a été tondu par l’engin agricole. Maggie pense aux asiles, si toutefois on les nomme encore ainsi, une vie insensée bouclée dans une cellule carrée, et son regard se porte sur le paysage, lui aussi découpé en carrés, et elle ne voit bientôt plus la différence entre le dedans et le dehors.
L’autre jour, par hasard, ou plutôt sciemment, elle a rapporté chez elle un magazine du salon de coiffure. Elle négligeait ses cheveux depuis plusieurs années, les avait laissés s’emmêler et devenir secs, et elle redoutait le moment où elle croiserait le regard de la coiffeuse dans le miroir. Ayant pris place dans le fauteuil, elle a soudain vu clairement ses cuticules écorchées et tenté de dissimuler ses doigts sous l’hebdomadaire. Elle s’est retranchée derrière une niaiserie pour justifier de sa mauvaise hygiène, a laissé son regard errer dans le vague et accepté n’importe quelle idée de la coiffeuse, cheveux relevés ou laissés libres, l’un ou l’autre, cela ne faisait pas de différence, et, puisqu’elle s’était déjà couverte de ridicule, elle pouvait tout aussi bien à présent glisser le magazine dans son sac avec l’air de ne pas savoir que cela ne se faisait pas. Arrivée à la maison, sous le coup de la honte, elle s’est mise à lire ce qu’on disait sur les chapeaux de la saison, et à chaque nouveau chapeau qui passait sous ses yeux sa rage s’étrécissait un peu plus pour devenir plus aiguë.
D’une certaine manière, c’était plus facile quand Sofie était petite et que Maggie, au four et au moulin, frôlait l’évanouissement quand le soir elle posait la tête sur l’oreiller. Désormais, elle a le temps de faire des rêves qui tous donnent dans le grotesque. Il lui arrive d’imaginer une pièce entière avec simplement des chapeaux, des étagères de plusieurs mètres de long, avec des chapeaux en velours rouge et des chapeaux à incliner sur la tête, de longues cigarettes élégantes, et des décorations florales s’ouvrant comme des gueules de dragons au pied d’un large escalier pour déverser devant elle des fleurs rouges et oranges. Il lui arrive de s’imaginer dans la peau d’une tout autre femme, celle qu’elle aurait pu devenir si seulement tout s’était passé un peu différemment, et cette femme est encore très belle et non pas ravagée par la vie comme elle-même, et cette femme est surtout très calme et elle prend son temps pour répondre, elle puise les mots à une source douce, fait descendre sa corde et remonte les mots et ce sont des mots simples : vélo, chair de poule, ponton de baignade.
Les pires images qui lui viennent concernent le peu de choses qu’il aurait fallu pour que tout se passe autrement. Une hésitation un soir, un incident soudain mais sans importance qui l’aurait déviée de sa trajectoire au lieu de la jeter dans les bras de cette vie balbutiante avec Kurt.
Que faire ? Elle peut remonter loin dans le temps. Très soigneusement, et pour les retarder, arrondir sa bouche autour des mots qui sinon lui échappent trop rapidement et qui, ensemble, constituent son premier souvenir :
Ses cheveux sont tressés, tout le monde fait cercle autour d’elle, adultes et enfants sans doute, mais elle ne se soucie pas des enfants, c’est cette mer de visages adultes, dissous dans le mouvement, qui l’imprégnera de sa tonalité trouble et chaleureuse pour le restant de sa vie. À proprement parler, elle ne sait pas combien de temps ils sont restés dans le bunker, elle n’a personne à qui le demander. Mais elle a l’impression d’avoir diverti l’assemblée des heures durant. Elle a joué tour à tour le cheval, le cavalier et le chien, elle a pris peur et sursauté quand le chien a mordu le cheval à la jambe, puis elle s’est mise à chanter. Bien sûr, elle le sait à présent, la dévotion dont les adultes ont fait preuve envers elle était une dévotion envers la vie elle-même, envers l’enfant en tant que tel, et elle a dû se sentir trahie quand, l’alerte terminée, tous ont de nouveau détourné le visage. Mais elle a également compris dès cette époque qu’elle était devenue artiste, que n’importe quel enfant ne peut pas se faire aimer des adultes. Peu après, la guerre a pris fin et c’est le seul souvenir personnel qu’elle en garde. Tout le reste, elle a dû l’apprendre au fur et à mesure, lentement ou l’encaisser par à-coups, l’accepter et le rejeter à nouveau.
Le tiroir est coincé et ça lui rappelle qu’elle a demandé plusieurs fois à Kurt de le réparer, mais il ne s’intéresse pas à ce qui ne relève pas de la mécanique, et il ne vient pas à l’idée de Maggie d’essayer de résoudre elle-même le problème. Elle se résigne à s’échiner chaque jour à tirer dessus, et verse les preuves au dossier qu’elle constitue en silence contre Kurt.
Elle décroche le téléphone du mur, compose les premiers chiffres et regrette, regarde droit devant elle et tente de formuler la phrase supposée justifier l’appel. Je voulais seulement savoir comment ça va à Odense, s’entend-elle dire avec déplaisir. Elle lui semble être une page arrachée à un catalogue. Comme si quelqu’un avait écrit sur son amour et en avait soudainement fait quelque chose de guindé et de stupide.
Elle a vu un canard mort à son retour du supermarché. Il gisait sur le gravier du sentier descendant vers la maison, et il n’y était pas à l’aller, du moins pas à sa connaissance. Elle n’a pas compris pourquoi il était là. Il n’y a pas de lac à proximité, alors d’habitude il n’y a pas de canards. Mais surtout ce qu’elle n’a pas compris c’est pourquoi il était mort. C’est difficile à accepter. Cela l’a troublée. Elle s’est arrêtée pour vérifier que la poitrine ronde et lisse ne se soulevait vraiment pas. Non, la certitude l’a transpercée alors qu’elle tournait le dos au petit cadavre pour continuer son chemin à vélo vers la maison, plus vite qu’elle ne l’aurait fait en d’autres circonstances.
Elle décroche à nouveau le téléphone, compose l’intégralité du numéro et attend, tendue. Oui, c’est maman, je viens de voir un canard mort, commence-t-elle.
Dehors, dans la cour, Fatih et Lars sont occupés à trier des pièces détachées et des outils. De sa fenêtre, Maggie les voit entourés de bric-à-brac et de caissons. Elle sait, car Kurt le lui a raconté, qu’il emploie uniquement des gens comme lui, qui en plus de savoir conduire un bus comprennent aussi ce que c’est, un bus. Mais elle ne se donne pas la peine de saisir quel genre de connaissances possèdent les trois hommes. Cela donne lieu à un pêle-mêle de pièces détachées, et la seule pensée de tous ces petits composants menace sa raison. Dès lors qu’elle accepte l’idée qu’on puisse désosser un bus, elle trouve que c’est de la folie qu’il puisse à nouveau sillonner en un seul morceau les routes de campagne. Elle reproche à Kurt ce regard qui démonte les objets. Le four qui autrefois était entièrement le sien et ce, sans discussion, se dissémine soudain en radiateurs et en fils pouvant être connectés et déconnectés ; elle n’ose pas penser à la cafetière, quoi mène à quoi et vient d’où, non, que le récipient se remplisse est le résultat magique d’accords qu’elle ne se soucie pas de déranger. Soit ça marche, soit ça ne marche pas. Maggie préfère penser ça avec fatalisme car, si elle le mettait en cause, où tout cela la mènerait-il ?
Il lui faut s’éloigner de la fenêtre, s’asseoir dans le fauteuil et tenter de recouvrer son calme. Une chose à la fois, se rappelle-t-elle en cherchant du regard dans le salon un objet auquel elle pourrait donner sa préférence. Mais tout se brouille, pas un seul instant il ne lui vient à l’esprit d’arroser les plantes, de taper les coussins du canapé ou de ranger enfin son manteau d’hiver. Ceci est donc ma vie, pense-t-elle comme une sorte de titre. Et, avec le fin sens théâtral qui est le sien, cela lui renvoie son existence dans une version déformée, clownesque.
Elle reste un peu assise, revient ensuite à la fenêtre sur une impulsion soudaine et observe les hommes. Fatih soulève quelque chose, échange deux mots avec Lars, puis place la chose dans le caisson qui correspond à la conclusion à laquelle ils en sont venus. Elle voit et enregistre ces faits et gestes, mais serait bien incapable de raconter ce qu’elle a vu. Pour elle, ces deux-là sont simplement une version plus pâle de Kurt, une émanation de sa personne. Tout comme pour eux elle n’est que l’arrière-plan d’où émerge Kurt, lui donnant une résonance qu’il n’aurait pas sans cela.
Une idée, petite, fugitive, et dure comme une noix qui tombe d’un arbre, s’insinue en Maggie et s’installe sur ses genoux : elle a été jeune autrefois.
À vos agendas !
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Salon littéraire du Pays d’Aix
03-06 septembre 2026
Salon Littéraire du Pays d'Aix 37ème édition
Cours Victor Leydet, cours Victor Leydet, 13710 Fuveauhttps://provence-alpes-cotedazur.com/que-faire/sortir/toutes-les-sorties/salon-litteraire-du-pays-daix-37eme-edition-fuveau-fr-2869881/
La 37e édition du Salon littéraire du Pays d’Aix met à l’honneur l’Arménie, et notre autrice, la grande dame de la littérature arménienne Susanna Harutyunyan, y sera l’invitée du 3 au 6 septembre prochain pour présenter son roman Le Village secret (Les Argonautes 2024).








