Junil

Joan-Lluís Lluís

Traduit du catalan par Juliette Lemerle

Éditeur : Les Argonautes Éditeur

À l’aube du premier siècle, aux marges de l’Empire romain, la jeune Junil travaille dans la librairie de son père tyrannique. Elle fabrique des rouleaux de papyrus aux côtés d’esclaves qui lui apprennent à lire. Les vers du grand Ovide, surtout, éveillent en elle des émotions puissantes.

Bientôt contrainte de fuir l’Empire, Junil embarque avec trois amis esclaves dans un voyage périlleux au cœur des terres barbares. Mais qui sont au juste ces barbares ? Et si, au bout du chemin, ce n’était nul autre que le poète exilé, Ovide en personne, qui les attendait ?

Avec Junil, conte moderne et véritable phénomène public en Catalogne, Joan-Lluís Lluís nous offre un hommage vibrant au pouvoir émancipateur des histoires.

Parution 23 août 2024
Pages 288
ISBN 9782494289451

Le roman JUNIL de l'auteur français d'expression catalane Joan-Lluís Lluís a été traduit du catalan par Juliette Lemerle

Empire Romain

passé

bouleversant, espoir • inspirant • solaire

Mood du livre
amour, exil, quête de liberté

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Le mot de l'éditrice

« Auteur français d’expression catalane, Joan-Lluís Lluís a grandi dans une petite ville à côté de Perpignan. De son engagement pour la langue catalane et de sa sensibilité pour l’oppression sociale des minorités sont nés des romans d’une force narrative inouïe. » Katharina Loix van Hooff

Auteur/Autrice

Joan-Lluís Lluís est français d'expression catalane et l'auteur d'une vingtaine de livres dont le merveilleux roman Junil publié aux Argonautes.

Joan-Lluís Lluís

Joan-Lluís Lluís, est né en 1963 à Perpignan. De culture et d’expression catalane, il a publié toute son œuvre à Barcelone. Considéré comme l’une des voix les plus importantes de la littérature catalane de nos jours, il est aussi traducteur, notamment de Louis-Ferdinand Céline, Voltaire et Boris Vian. Pour Junil, il a recu le prestigieux prix Òmnium ainsi que le prix Crexells du meilleur roman.

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Traducteur/Traductrice

Juliette Lemerle est traductrice du roman Junil de l'auteur Joan-Lluís Lluís paru aux Argonautes

Juliette Lemerle

Juliette Lemerle est titulaire d’une licence de lettres modernes et d’un master de traduction à l’ESIT. Elle a notamment traduit les auteurs Guillem Sala Lorda, Ramon Erra et Tina Vallès (prix Jean Monnet des Jeunes Européens 2020).

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Ils en parlent

  • Un voyage initiatique où l’on assiste à la création d’une communauté… j’ai eu envie de lire Ovide ! suis-je influençable à ce point ?

    Juliette Dubernet – Librairie Calligramme

  • « Junil saisit le lecteur dès la première ligne avec cette fable en apparence simple et transparente. »

    Jury du prix Òmnium du meilleur roman

  • « Joan-Lluís Lluís mise sur la force de la littérature, des langues et de l’amitié. »

    El País

  • « Une déclaration d’amour à la littérature et aux contes, qui nous parle de l’origine même des histoires. »

    Elkraken

  • « Magnifique, inattendu. »

    El Temps

  • « Un roman d’aventure qui est une lettre d’amour aux langues, à l’art et au besoin de traduction. Ce livre est un trésor à l’origine de tout un monde. »

    Jaume C. Pons Alorda

Extrait

« Il y avait un homme qui méprisait sa fille. Ce mépris, manifeste et constant, fut d’une certaine façon la cause de la mort de cet homme, qui n’interviendra donc que brièvement dans ce roman. Peu de temps après avoir surgi de la page blanche, il y retournera à jamais. Et même si sa présence restera vive et implacable dans l’esprit de sa fille, il ne fera ici que des apparitions allusives, sans doute superflues, comme une brise matinale qui renonce vite à souffler. S’effacer ; tel sera son châtiment.
Ce mépris sera aussi la raison d’agir de sa fille, l’aiguillon qui la fera avancer jusqu’à ce qu’enfin s’évente la pestilence qui l’aura accompagnée des années durant. Quand elle se sera décidée à affronter le mépris de son père, elle prendra soin de ne jamais s’approprier ce sentiment. Et puisque c’est elle, le personnage principal des aventures ici contées, le mépris cédera peu à peu le pas à d’autres sensations et principes. Le père étant mort, la rage meurt aussi. D’autres rages, peut-être, apparaîtront.
Il faut préciser que ce premier chapitre, qui peut sembler une sorte de prologue, de préface ou d’avertissement liminaire, fait partie intégrante de ce récit, ce roman, ou tout autre nom que l’on voudra donner à ces pages. L’histoire a commencé dès la première phrase, quand père et fille, à peine ébauchés, se sont mis à exister, à respirer, à se mouvoir dans l’esprit de celui qui écrit, et peut-être aussi dans l’esprit de ceux qui estiment que cette lecture mérite pour le moment d’être poursuivie. La fille – appelée Junil – et le père – laissé sans nom – prétendent déjà être la chair et le sang d’une fiction qui opère depuis le premier mot. Et qui, sans plus tarder, continue.

D’abord, le feu. Allumer le feu avec le bois amoncelé près du foyer. Juste pour faire bouillir l’eau des herbes du matin et cuire un morceau épais ou maigrelet d’agneau, de poulet, de chien ou de poisson. Pas vraiment de quoi se réchauffer. Mais ce qui importe, et Junil le sait, c’est que son père, au réveil, flaire les herbes puis flaire la viande et qu’après être sorti pisser, il s’approche des flammes pour s’assurer qu’elles lèchent bien son corps et, tout en se frottant les mains, décide si le feu a été allumé suffisamment tôt.
Et Junil attend le verdict du père, en feignant de s’affairer loin du foyer pour qu’il ne sente pas sa peur. Qu’il sent, bien sûr. Et quand le feu n’est pas à son goût, il la réprimande, étreint son bras jusqu’à le meurtrir, lui assène une gifle plus ou moins paresseuse ou lui tire les cheveux ; ou bien il lui prend la moitié de sa part de viande. S’il est bien luné, il exige qu’elle remette du bois, en lui rappelant que sans lui, elle ne serait qu’une mendiante, une traînée, une morveuse à l’article de la mort. Il jure, crache par terre, se gratte l’entrejambe puis regarde le feu pour y trouver une raison de commencer une nouvelle journée.
Junil obéit en silence et tente d’anticiper les désirs de son père. Le premier de la journée, le feu, est le plus prévisible. C’est étrange, pense-t-elle parfois, qu’entre eux la paix matinale dépende du feu, alors que ce sont justement les flammes qui les ont conduits à vivre dans ce nid de rancœur, dans cette colère jamais vraiment apaisée du père et cette terreur permanente de la fille.
Car c’est lors d’une nuit de feu du temps d’avant qu’ils moururent tous les deux, pour renaître tels qu’ils sont à présent.
Voilà comment cela s’est passé.
Ils étaient cinq et vivaient près de la frontière, dans un village dont le marché, très fréquenté, permettait de maintenir un semblant de paix entre l’Empire du Sud et les barbares du Nord. Cette bourgade aurait même pu être prospère sans les bandes de pillards qui rôdaient dans les environs pour dépouiller habitants et voyageurs. Les maigres troupes qu’y envoyait l’Empire les repoussaient sans conviction, leur laissant le champ libre pour dévaler les montagnes les nuits sans lune et mettre un village à sac en quelques heures.
La nouvelle de l’assaut arrivait des jours plus tard, émoussée et déformée, à la capitale de la province. Si par hasard un fonctionnaire avait l’idée d’organiser une battue contre ces voleurs de grand chemin, il finissait souvent par y renoncer, faute de pouvoir convaincre le gouverneur ou ses mandataires. Au nord, chez les barbares, le pouvoir politique était un concept flou et les pillards pouvaient agir à leur aise, tant qu’ils évitaient les troupes du chef local. Après tout, les frontières semblaient plutôt stables et personne ne voulait vraiment se donner la peine de les contrôler. Alors tant que les bandits n’en faisaient pas trop, on les considérait comme une gêne acceptable.
Les villages devaient donc organiser leur propre défense. Et comme tous les hommes, le père de Junil patrouillait de temps en temps dans les montagnes, à la recherche de traces ou d’une présence hostile dans la neige et près des sources. Même s’il estimait qu’un écrivain public comme lui aurait dû être dispensé de cette obligation, il se gardait bien de se plaindre. La bourgade était trop petite pour permettre à un érudit et à sa famille de mener une vie décente. Le potager et deux vaches à lait les nourrissaient davantage que la rédaction de lettres et de contrats. Devant cette dépendance forcée aux légumes et au bétail, le père feignait volontiers l’humilité.
Et c’est ainsi, au début d’un printemps encore cousu de gel, que Junil arriva au premier désastre de sa vie. Le père était sorti patrouiller. La fille, elle, était à la maison. Et ils ne surent jamais pourquoi ni comment le feu avait surgi d’un seul coup et tout ravagé.
Junil avait huit ans. Elle dormait dans son lit, tout comme sa mère, ses deux petits frères et le seul esclave de la famille. Quand plus tard elle essaiera de raconter ce qu’elle savait de cette nuit-là, elle n’aura rien d’autre à évoquer que la fumée, la lumière fendant l’obscurité, les cris de sa mère qui l’avaient réveillée en sursaut. « Je me suis levée en toussant… je ne voyais rien, mes yeux brûlaient… et ma mère hurlait en me tirant derrière elle… elle a ouvert les volets… m’a poussée dehors… je me suis fait mal au coude… et elle m’a dit “reste là, tu vas aider les autres à sortir…” Puis elle a disparu et c’est la dernière fois que je l’ai vue vivante… tout comme mes frères… Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. »
Les flammes ravagèrent neuf maisons et tuèrent six personnes libres, trois esclaves, cinq vaches, seize porcs et toute une volée de poules et de lapins. Le feu résista jusqu’à midi, sans qu’on puisse en déterminer l’origine. Et le père, à son retour, n’avait plus que sa fille.
Il ne la méprisa pas tout de suite. Mais tout de suite il comprit qu’il avait été dupé dans son malheur. Quitte à avoir presque tout perdu, il aurait préféré garder sa femme plutôt qu’une gamine de huit ans, ou l’un de ses deux fils, peu importe lequel, plutôt qu’une gamine de huit ans, ou peut-être même l’esclave, ou deux vaches à lait, plutôt qu’une gamine de huit ans. Les gamines de huit ans sont un boulet au pied d’un homme qui n’a plus rien.
Les jours suivants, ils logèrent avec les autres survivants dans les maisons les plus charitables. C’est alors que le père envisagea d’abandonner Junil. Les avantages d’être seul étaient nombreux, et les inconvénients de traîner une morveuse, considérables. Mais s’il l’abandonnait, il lui faudrait déguerpir pour échapper à l’opprobre qui se répandrait du côté sud de la frontière. La loi l’autorisait à se débarrasser de n’importe quel membre de sa famille, mais il y avait une règle plus sourde et profonde : celle des murmures et des regards de travers, qu’il savait implacable. Dans les terres environnantes soumises à l’Empire, il y aurait toujours quelqu’un prêt à raconter ce qu’il avait fait. Au nord, chez les barbares, il ne voulait pas s’y aventurer. Il lui fallait choisir : partir loin et seul, là où personne n’aurait entendu parler de l’écrivain public qui avait perdu toute sa famille, ou s’inventer une nouvelle vie avec sa fille comme fardeau. C’est ainsi que naquit le mépris.

Junil a grandi. Elle est désormais la personne la plus importante de la vie du père, la fille-servante qui se charge de toutes les corvées.
Ils vivent à Nyala, la capitale de la province de l’étang, à cinq jours en charrette de leur village vers le sud. D’après ceux qui ont le temps de s’essayer à des calculs, la ville compte plus de six mille habitants, esclaves compris. Et le père se démène pour s’y enrichir.
Ils sont arrivés ici un soir de printemps où l’hiver tentait un regain. Ils avaient voyagé à pied, sauf quand un paysan leur permettait de faire une partie du chemin au fond de son char à bœufs. Le givre fleurissait à nouveau et la neige, la dernière avant l’automne selon les plus avisés, avait fait de ce périple une punition de chaque instant. Junil pensait que c’était la faute de son père, qui ne sacrifiait jamais d’animaux aux dieux. Si elle avait pu capturer une quelconque bestiole, elle s’en serait chargée de bon gré. Mais le froid était si rigoureux qu’elle aurait dû se contenter de ses poux. Or, elle savait que sacrifier un animal plus petit que l’ongle de son petit doigt était un sacrilège. Sa mère, qui s’était souvent cachée du père pour faire ses dévotions, avait veillé à ce que Junil fût à la fois pieuse et discrète. Alors, sur la route vers Nyala, quand elle allait faire ses besoins, elle en profitait pour dessiner sur la neige les animaux qu’elle pensait pouvoir se procurer quand le printemps s’imposerait : une souris, un lézard, un scarabée, un oisillon. Elle promettait aux dieux de bientôt leur offrir tout ce sang. Elle implorait leur aide et leur patience, sans savoir s’ils acceptaient les promesses et s’ils disposaient d’une liste des fidèles leur devant un sacrifice.
À leur arrivée dans la ville, ils vivotèrent quelques semaines dans une porcherie abandonnée, derrière la maison d’un ancien client du père. Celui-ci avait accepté de les loger après que le devin du quartier eut lu dans les entrailles d’un chat que les bonnes actions qu’il ferait avant le printemps lui seraient rendues multipliées par neuf. Une porcherie sans porcs pour un écrivain public ruiné et sa fille lui avait paru un bon investissement, et pour le rendre encore plus rentable, il leur donnait à manger deux fois par jour. Quand le père se courbait devant lui pour le remercier, il répliquait qu’il était de son devoir d’aider les gens du village, tandis qu’en pensée, il multipliait par neuf chaque repas qu’il distribuait, chaque bonne parole qu’il prononçait, chaque sourire qu’il accordait.
Tous les matins, le père quittait la porcherie pour chercher du travail, ce qui était peine perdue dans cette ville où pullulaient les esclaves. Les gens trop pauvres pour en posséder ne pouvaient pas non plus payer un travailleur ; les autres se procuraient un esclave dès qu’ils le pouvaient et n’avaient alors plus besoin de louer les services de personne. Il n’y avait nulle part de caisses à décharger, de cours à balayer, de latrines à récurer pour faire gagner quelques pièces en bronze à un nouveau venu. Sans le repas qu’ils recevaient deux fois par jour, Junil et son père n’auraient pas tenu bien longtemps.
Le père songeait souvent à vendre Junil à un marchand d’esclaves, mais savait qu’il le regretterait. S’ils parvenaient à survivre deux ou trois ans de plus, Junil pourrait se prostituer. Le père ne la trouvait pas très jolie, mais il comptait sur l’âge du sang pour rendre sa physionomie plus agréable. Alors il se mettait à rêver. La vie de maquereau était une belle vie. Cela valait la peine de patienter deux ou trois ans, ou moins si elle était précoce. Et avec les premiers bénéfices, il achèterait un garçon prépubère, puis une gamine à peine formée. Cela ferait grossir le négoce et tout irait pour le mieux. Tous les jours, il observait la silhouette de Junil, épiait la croissance de ses seins. Mais en la voyant toujours aussi menue, aussi falote, son mépris se ravivait. Pour le calmer, il lui aurait fallu sortir s’amuser, mais le moins bon des vins et la pute la plus vieille étaient des luxes hors de sa portée.
Jusqu’à ce qu’il trouve du travail.
Et depuis qu’il se lève tous les matins pour aller travailler, le père exige que le feu brûle bien. Sinon, il pince Junil, la claque ou lui tire les cheveux quand il passe derrière elle, mais avec moins d’entrain qu’auparavant. Il feint désormais de ne pas remarquer sa présence sauf quand il a des ordres à lui donner ou des jurons à lui lancer. Alors il maudit cette fille, tellement lente qu’on dirait une demeurée. Il prend plaisir à le lui dire, depuis qu’il a découvert que ça la blesse particulièrement :
– Tu es tellement lente qu’on dirait une demeurée.
Ils vivent toujours dans la porcherie, mais paient à présent un loyer ; depuis que le printemps a éclos, le propriétaire n’a plus aucune raison d’être généreux, et attend simplement que les bonnes actions faites au nom des dieux lui soient rendues multipliées par neuf. Le loyer, plutôt modéré, donne droit à deux paillasses et deux couvertures en laine puante, un jeu de pots et d’assiettes, une pierre à feu, un sceau cerclé de fer pour puiser l’eau et un autre, en bois brut, pour faire ses besoins.
Les premiers temps de cette vie plus clémente, le père rentre chaque soir avec une poignée de petites pièces. Mais les tâches de Junil ne changent presque en rien. Une fois le feu du matin allumé et le premier repas préparé, il lui faut sortir chaparder tout ce qu’elle peut. Elle part en général rôder vers l’étang, à l’est de la ville, où la population est moins dense et où il est plus facile de respirer et de courir entre les flaques de neige fondue. Et elle guette, furète et tente d’éviter les autres enfants qui eux aussi guettent et furètent et lui jettent volontiers des pierres.
Un jour, sans explications, son père lui ordonne d’arrêter ce maraudage. Junil est trop petite pour comprendre que les projets de prospérité de son père impliquent de paraître moins pauvre, moins rusé et moins dénué de scrupules qu’il ne l’est en réalité.
Alors Junil passe une partie de la journée sur le seuil de la porcherie, d’où elle ne voit que la cour de la grande maison et un carré de ciel vers lequel elle lève souvent les yeux. Si seulement le ciel pouvait l’aspirer et lui offrir un nouveau foyer, elle en serait la servante la plus fidèle. À dos de nuage, elle serait heureuse et pisserait pour rendre la pluie plus dense, ou peignerait le vent de sa paume ouverte. Ses rêveries ne varient guère, mais semblent s’épanouir au fil des jours, à mesure que s’accroît son domaine de nuages. Et si elle sort flâner malgré l’interdiction, elle ne le fait plus dans l’intention de marauder.
Elle rejoint l’étang, suit des yeux le vol des hérons et les barques de pêcheurs qui émiettent les restes de glace, avant de rentrer. Quand son père lui demande ce qu’elle est allée faire dehors, elle ment. C’est bon de mentir au père, pense-t-elle.
Le printemps est passé ; l’été s’est installé et vient à peine de céder son règne à l’automne quand la première bourrasque glaciale arrive du nord. De nombreuses hirondelles, oubliées par les dieux qui autrefois les prévenaient, meurent l’aile gelée, tandis qu’elles s’envolent vers le sud. À peine surgi, l’hiver prend d’assaut l’automne, comme un viol de saisons.
Mais le père n’a pas l’air inquiet ; il arbore même un grand sourire aux premières neiges. Il annonce bientôt à Junil qu’il a trouvé un travail important et que le soir même ils s’installeront chez leur nouveau maître. Tu vois, tu pourras prendre tes aises. À partir de demain, ce ne sera plus à toi d’allumer le feu. »

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