Le chagrin des Belges

Hugo Claus

Traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten

Éditeur : Les Argonautes Éditeur

Entre son pensionnat catholique et les rues de Walle, le jeune Louis Seynaeve apprend tôt que les vérités sont multiples et les règles faites pour être contournées.

Tandis que la Seconde Guerre mondiale s’immisce dans le quotidien de la petite ville belge, que son père rêve d’une Flandre germanique et que sa mère travaille pour l’occupant, Louis observe sans indulgence ce monde qui bascule et entreprend d’en faire son propre récit.

Avec un humour féroce et une langue d’une invention jubilatoire, Hugo Claus donne vie à une galerie de personnages inoubliables. À la fois chronique, roman d’initiation et plongée dans les compromissions et l’inépuisable médiocrité humaine, Le Chagrin des Belges est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands romans européens du XXᵉ siècle.

Parution 23 octobre 2026
Pages 880
ISBN 978-2-487712-24-9

Le chagrin des Belges est le chef-d-œuvre de l'écrivain belge Hugo Claus

occupation allemande, Seconde Guerre mondiale

passé

humour • profond • implacable

Mood du livre
Occupation, enfance, société

Précommandez

(Disponible dès le 23 octobre 2026)

24.90 Ajouter au panier

Retrouver sur la carte

Le mot de l’éditrice

« Avant d’être un monument de la littérature européenne, Le Chagrin des Belges est surtout un roman drôle, cruel, foisonnant, d’une extraordinaire puissance narrative. Chaque mot porte une histoire, une appartenance, souvent une rancœur. Alain van Crugten en restitue toute l’inépuisable inventivité. »

Katharina Loix van Hooff

Auteur/Autrice

Hugo Claus

Né en 1929 à Bruges et mort en 2008 à Anvers, Hugo Claus est considéré l’un des écrivains d’expression néerlandaise le plus important du XXe siècle. Après avoir fui la maison paternelle, il devient ouvrier saisonnier dans le Nord de la France et rencontre alors Antonin Artaud qui devient pour lui une figure paternelle. Il prend part à la révolution avant-gardiste d’après-guerre et appartient au mouvement Cobra de 1948-1951. Il étudie le cinéma en Italie puis revient en Flandre où il entame sa carrière artistique. Il doit son premier grand succès international à son roman Le Chagrin des Belges publié en 1985 qui évoque le comportement de ses compatriotes durant la dernière guerre et des fricoteurs flamands, conformistes et profiteurs. Fin des années 60, il avait participé activement au mouvement contestataire qui avait pour but de réformer la politique sociale et culturelle de Flandre.

en savoir plus

Traducteur/Traductrice

Alain van Crugten

Alain van Crugten est un auteur et traducteur littéraire belge. Spécialiste du néerlandais et du polonais, mais également de l’anglais, du russe et du tchèque, il est entre autres le traducteur de Stanisław Ignacy Witkiewicz, de Karel Čapek, de Tom Lanoye et, surtout de Hugo Claus.

en savoir plus

Ils en parlent

  • « Le grand roman de la Belgique. »

    The Times

  • « Une fresque vigoureuse, à la flamande, entre la farce et le drame, dans un style somptueux et désopilant. »

    Le Monde

  • « Le Chagrin des Belges, tableau au vitriol de la Flandre collaboratrice, au cours de l’occupation par les forces allemandes nazies lui a valu de devenir, en Belgique, un mythe vivant – « l’auteur flamand du XXe. »

    Nathalie Crom, Télérama

  • « Le merveilleux roman de M. Claus est une chronique de la guerre dans un petit coin d’un petit pays et un portrait minutieux de l’artiste en tant que jeune homme odieux. »

    The New York Times Book Review

  • « Magistral. »

    De Morgen

  • « Une œuvre profuse, acide, violente et délicate à la fois. Une œuvre, aussi, qui ne craint pas

    de grossir le trait pour tordre le bras au confort de pensée, à la douceur des conventions. »

    Le Monde

Extrait

Sœur Adam s’arrêta, le crucifix balançant contre sa hanche, elle lui fit signe et dit : « Allons, viens, ils attendent. »

Ils ? Donc son père et sa mère ensemble, en même temps ? Ça, c’est nouveau. Il se retourna une fois encore vers la DKW, comme pour enregistrer tous les détails qu’il rapporterait ce soir à Vlieghe, passionné d’automobiles et d’avions. Mais il vit seulement que l’auto était étonnamment propre et qu’une étiquette ronde était collée sur la vitre arrière.

Encore brûlant de honte (Vlieghe ! Vlieghe ! ce n’était pas ce que tu penses !), il arriva dans le large corridor frais. Sœur Adam se précipita en avant comme si, ange messager, elle voulait être la première à annoncer sa venue. Ainsi courait sainte Anne le long d’un muret de brique pour délivrer le Message, la Bonne Nouvelle. Elle faisait diligence, Anne. Elle avait d’ailleurs une petite diligence dans la tête. Louis cracha la réglisse tiède dans sa main, le bâtonnet filandreux ocre doré avait la couleur des sourcils de Vlieghe. Il le fourra dans la poche de son tablier, avec les lacets, les billes, les sous.

Le corridor sentait l’ammoniaque. Récemment, pendant la visite du dimanche, la petite Sœur Ange avait fait dans ce même couloir une chose qui avait été notée le même soir dans le cahier quadrillé portant l’étiquette Actes des Apôtres. Vlieghe, l’Apôtre possédant la plus belle écriture, avait calligraphié : Sœur Marie-Ange, humilité, 8 sur 10. Une note très élevée pour une simple nonne.

Car, sans que rien l’eût annoncé, de manière totalement inattendue, Sœur Ange s’était agenouillée aux pieds de Dobbelaere et, à deux mains, sous les yeux écarquillés des visiteurs du dimanche, elle avait remonté les chaussettes de Dobbelaere jusque sous les genoux. Sur quoi la mère de Dobbelaere, une paysanne d’Anzegem, était devenue pourpre et avait rabroué son fils : « Tu n’es pas honteux, Omer ? » La Mère Supérieure avait sifflé : « Sœur Marie-Ange, ça suffit comme ça, merci beaucoup, vous pouvez aller. » Et Sœur Ange s’était retirée, soumise mais non brisée.

Depuis lors, chaque fois que Dobbelaere faisait une bêtise quelconque ou quand il arrivait dernier au jeu de cache-cache et se jetait hors d’haleine contre le lierre du mur extérieur, les Apôtres disaient : « Tu n’es pas honteux, Omer ? »

Le père de Louis était planté, jambes écartées, près de la porte de sortie de l’Institut, derrière laquelle on entendait la rue du village. Il fit signe de l’index recourbé.

« Le voilà, votre vaurien, monsieur Seynaeve, dit Sœur Adam, cela retentit entre les palmiers nains et les murs peints en simili-marbre.

– Un vaurien. Vous pouvez le dire, ma Sœur, fit la tête rose qui devenait chauve.

– Allez, Louis, donne la main », dit Sœur Adam. Après la poignée de main, le père s’essuya à son veston à carreaux gris et bleus.

Sœur Adam m’a frotté la figure trop fort, c’est pour ça que je suis rouge comme ça. Pour ça. Pour rien d’autre. Ses doigts osseux qui le récuraient à travers la petite loque usée de Den Dooven. Rien d’autre. Vlieghe attend encore près du moulin peint en blanc.

« Alors, comment ça va, garçon ?

– Bien.

– Bien qui ? dit la religieuse.

– Bien, Papa.

– Ça c’est bien », fit Papa, et il hocha la tête quatre fois. Mainte-nant il va dire quelque chose au sujet de sa femme, de ma mère. Pourquoi ne l’a-t-elle pas accompagné ? C’est vrai qu’à sa dernière visite elle avait dit : « Ça va durer un petit temps avant que je revienne, mon chéri, je ne suis pas très en jambes ces derniers temps », mais Louis avait pris cela comme une manœuvre, une précaution évidente pour le cas où elle ne pourrait pas venir. Et maintenant ?

Sœur Adam fourragea entre les pans de son tablier et tira sa bretelle droite, l’enfourchure de son pantalon remonta brutalement. Papa jeta un coup d’œil à la porte de chêne du bureau de Sœur Économe qui s’ouvrait sans brait. Sœur Économe resta invisible, cachée derrière le chambranle. Parrain apparut. Le propre parrain de Louis, dans son habituel costume de drap noir avec l’habituelle cravate de soie gris pigeon. Comme d’habitude, pas un grain de poussière sur les chaussures de Parrain, avec leurs bouts arrondis et leurs petits crochets ronds en cuivre. Les chaussures s’arrêtent, les talons presque joints, on dirait que les orteils se recourbent, que les chaussures sont sur le point de quitter le sol.

« Il a grandi », dit Parrain. Il disait cela chaque fois.

Si on lâchait un rat dans ce couloir de couvent, il ne pourrait s’échapper. Toutes les jointures des murs, les carreaux, les plinthes sont étanches. Les chaussures de Parrain pourraient confortablement effectuer leur tâche, l’écraser, le réduire en bouillie.

La tête de Parrain était vissée dans un col de celluloïd, petite pomme tannée et ridée avec un petit buisson d’épines coupé bien droit sous le nez rond. Une pomme cabossée avec une moustache. Infiniment plus insignifiant que l’homme à la tête ronde et pleine sur le tableau derrière lui, le bienheureux Achille Ratti, pape et chef de la chrétienté jusqu’à il y a quelques mois.

« Pour sûr cinq centimètres, dit Parrain avec cette prononciation qui faisait rire les paysans arriérés et les Hottentots.

– C’est à cause du printemps », fit Papa.

Par la fenêtre haute et étroite on voyait le poirier au milieu de la cour de récréation. Pourquoi Vlieghe ne venait-il pas épier ? Louis fit une grimace. Vlieghe n’épiait jamais. C’est lui qu’on épiait.

« Tu t’amuses, dit Parrain, je le vois.

– Oui, Parrain.

– On aura bien le temps d’être triste quand on sera vieux, hein, père ? » dit Papa, et Parrain hocha la tête avec bienveillance.

Louis se vit prendre la fuite dans la cour de récréation, immense prairie pavée, il plongea devant les fenêtres de la salle de musique – « ceux d’Alost sont furibards – de voir le Cheval Bayard » –, il atteignit le potager où une sœur qui bêchait sursauta et cria : « Seynaeve ! » et il se vit galoper devant la citerne et aussi devant des falaises de pierre et des bancs de sable, ses oreilles décollées flottaient au vent, ses oreilles dont Papa disait qu’il allait les fixer à son crâne avec des punaises la nuit. Il disait « punaises » en français et Parrain le reprenait : « Staf ! Toi et tes mots français ! Il faut dire duimspijker. D’ailleurs, il vaudrait mieux lui attacher un élastique autour de la tête, ça ferait moins mal, hein, Louis ? » Sur quoi Papa, pour une fois triomphant : « Tu dis rekker pour élastique, ce n’est pas non plus du beau flamand, père ! » Parrain se détournait alors, comme un chat qui a pris un rat dans un couloir de couvent, et disait : « Ce qui est bon pour nos grands auteurs Guido Gezelle et Herman Teirlinck est aussi bon pour leur disciple, Hubert Seynaeve, ici présent. »

« Viens, Louis, nous allons un peu prendre l’air », dit Parrain.

Dans la cour, le moulin tournait avec un petit grincement tendre. Vlieghe lui avait donné une grande poussée rageuse avant de s’en aller.

Papa tenait la main en visière au-dessus de ses maigres sourcils comme s’il contemplait la mer à Blankenberge (l’été dernier, des centaines de gens aux épaules nues braillant de plaisir dans les vagues) et non l’horloge au fronton de la chapelle (où, au même moment, Vlieghe agenouillé demandait pardon à la Sainte Vierge pour sa méfiance et sa colère).

Parrain tâta la branche basse du poirier. Près des cuisines-caves traînaillaient quelques petits. Il n’y avait pas si longtemps, Louis se trouvait là aussi, avec dix centimètres de moins au milieu des vapeurs de cuisine, tenant la main de Vlieghe dans la sienne.

« Nous sommes très contents de notre Louis, dit Sœur Adam. Il est le premier en histoire sainte et en géographie.

– Et en calcul ? demanda Parrain.

– Ça, il y a encore un problème, dit la religieuse.

– Il tient ça de son père, dit Parrain.

– C’est juste, dit Papa. Nous ne pouvons pas tous être aussi malins que toi. »

Parrain sortit un mouchoir blanc et s’en tamponna le front et ses rares cheveux. Puis il passa son mouchoir froissé entre son col de celluloïd et sa nuque un peu plissée. Sur sa cravate grise, la perle jetait une lueur.

« Louis, dit-il, je ne suis pas mécontent, mais ton calcul, il va falloir le travailler sérieusement. Et la conduite générale n’est pas fameuse non plus, à ce que j’ai entendu dire.

– Dans les milieux bien informés », fit Louis.

Parrain s’enfonça dans le nez l’extrémité d’un doigt orné d’une bague. Il secoua énergiquement, puis lâcha le nez de caoutchouc. « Petit coquin que tu es », dit-il.

Papa était inquiet. Il plissait les paupières. Myopie ? Non, c’est ainsi que Guillaume Tell, bandant son arbalète, regardait son fils sous le pommier.

« Penses-y, dit Parrain en tapotant le bras de Louis, je vais inspecter ton bulletin quand tu reviendras à la maison pour les vacances. Et puis, garçon, pense au nom des Seynaeve. » Il s’éloigna. Pour la première fois, Louis remarqua que ses jambes étaient arquées comme celles d’un cavalier. « À propos, dit Papa, ça, c’est pour toi. » Louis reconnut aussitôt l’odeur du chocolat, il prit le sachet bien connu avec les lettres cursives argentées, c’étaient des pralines de chez le boulanger à côté de l’Institut, le sachet était froissé, donc Papa y avait touché. Pour plus de sûreté, il regarda à l’intérieur, certains des petits blocs brun clair ou brun foncé étaient collés ensemble. Il posa le sachet dans la main tendue de Sœur Adam.

« Ce soir, il en recevra deux, dit la nonne. Il n’y a tout de même pas de boisson forte dedans, hein, monsieur Seynaeve ? »

Papa émit un hoquet. « Quelle idée, ma Sœur », dit-il, et immédiatement il se fit réservé, presque dévot. « Jamais de boissons fortes, ma Sœur. De temps à autre une petite pinte, parce qu’il fait chaud ou parce qu’on est en compagnie. Mais la boisson ? – Il regarda Louis bien en face. – Si je devais jamais savoir que plus tard il s’adonnerait à la boisson, je lui coupe les deux mains de suite.

– Oui, fit la religieuse. Un jour, à un enterrement, la Mère Supérieure a mangé par erreur deux pralines dans lesquelles il y avait de l’élixir d’Anvers. Et ça lui est monté directement à la tête. »

Elle avait menti. C’était à elle, Sœur Adam, que c’était arrivé. Avec cinq ou sept pralines. Louis chercha les traces du mensonge dans l’ovale intangible serti dans la coiffe.

« Bon, dit Papa, et il toussota.

– Ne t’en va pas encore, fit Louis. Pas encore.

– Non, fit Papa et il attendit. Oh oui, dit-il encore, Maman va bien. C’est-à-dire : bien et pas bien. Tu as peut-être pensé qu’elle allait venir, mais c’était assez difficile. Ce que je voulais dire, c’est que tu as des tas de compliments de Maman.

– Elle ne veut pas venir », dit Louis. Contre son gré, cela sonna comme une question. (Quarante et un jours auparavant, lorsqu’elle était venue pour la dernière fois, Maman avait dit : « Mais qu’est-ce que je viens faire ici ? Je laisse tout mon ménage en plan et quand je suis là tu n’ouvres pas la bouche. Quand je te demande quelque chose, c’est “Oui” ou c’est “Non” et à part ça tu restes à me regarder comme si j’étais une andouille. Si tu préfères que je ne vienne plus, Louis, tu n’as qu’à le dire. C’est quand même vrai, tu ne dis jamais rien de toi-même. »)

« Naturellement qu’elle veut venir, dit Papa, mais comment expliquer ? » La figure rose et prospère se tourna vers Sœur Adam comme pour demander aide, puis il dit d’un ton sec en regardant le poirier : « Si elle ne peut pas venir, c’est qu’elle ne peut pas venir, un point c’est tout.

– Louis est un peu énervé, dit la nonne. Ça vient de ce temps aussi. Cette chaleur tout d’un coup.

– Oui. On va avoir de l’orage », dit Papa.

Elle est énervée elle-même. Pourquoi ? Ne pas te poser de questions. Ne pas te demander non plus pourquoi tu ne dois pas t’en poser.

« Les pralines viennent de chez le boulanger du coin, dit-il.

– Juste, fit Papa.

– Et elles sont fondues par la chaleur.

– Mais qu’est-ce que ça fait ? dit la nonne. C’est le goût qui compte. »

La collection « L’Européenne » est réalisée avec le soutien de la Région Île-de-France.

Le lancement de la collection "L'Européenne" est soutenue par la Région Île-de-France.

À vos agendas !

Panier
Votre panier