Le Dernier Cheval d’Andranik

Susanna Harutyunyan

Traduit l’arménien par Nazik Melik Hacopian Thierry

Éditeur : Les Argonautes Éditeur

Lorsque le général Andranik offre son dernier cheval à Atam pour avoir sauvé des villages arméniens, celui-ci croit recevoir bien plus qu’une monture : un destin. Mais bientôt les Soviétiques arrivent au bord du lac Sevan. Et pendant qu’Atam rêve encore d’une Arménie libre, son cadet Khoren gravit les échelons du nouveau régime.

Combattants, secrétaires de parti, veuves obstinées, maris indignes, mères courage et rêveurs magnifiques : en suivant les chemins contraires de deux frères, Susanna Harutyunyan fait surgir, de génération en génération, le portrait de la famille Zakian, tout un village, tout un monde.

À travers un récit kaléidoscopique, fait de souvenirs, de querelles, d’éclats de rire et de drames inoubliables, se déploie toute l’histoire de l’Arménie au xxᵉ siècle, des massacres à la mainmise soviétique, jusqu’à l’indépendance retrouvée.

Parution 8 janvier 2027
Pages 320
ISBN 978-2-487712-14-0

Le Dernier Cheval d'Andranik est le deuxième roman de Susanna Harutyunyan traduit de l'arménien

Génocide arménien, indépendance, Union Soviétique

passé/présent

humour • passion • bouleversant

Mood du livre
famille, héritage, oppression

Précommandez

(Disponible dès le 8 janvier 2027)

22.90 €Ajouter au panier

Retrouver sur la carte

Le mot de l’éditrice

« Susanna Harutyunyan fait tenir tout un siècle d’histoire arménienne dans les destins d’une famille, avec une liberté, un humour et une tendresse qui rendent ce roman aussi vivant qu’inoubliable. »

Katharina Loix van Hooff

Auteur/Autrice

Susanna Harutyunyan

Susanna Harutyunyan, née en 1963 au bord du lac Sevan, est aujourd’hui l’une des écrivaines les plus influentes d’Arménie. Son travail a été traduit en persan, grec, roumain, azerbaïdjanais, allemand, kazakh et anglais. Pour son roman Le village secret, elle a remporté le Prix présidentiel de littérature en 2016. Elle est la rédactrice en chef du magazine littéraire arménien Kayaran.

en savoir plus

Traducteur/Traductrice

Nazik Melik Hacopian Thierry

Nazik Melik Hacopian-Thierry est née à Téhéran. Elle est docteur en économie. Sa passion pour la langue et la civilisation arméniennes l’a incitée à faire des études à l’Institut des Langues et civilisation Orientales, à l’Institut Catholique de Paris et l’Institut des Traducteurs et Interprètes de Strasbourg. Elle a participé à la traduction des textes canoniques et apocryphes. En littérature contemporaine, elle a surtout traduit l’œuvre de Susanna Harutyunyan : Ciel post sciptum (2019) et Promenades en terre d’Arménie (2021).

en savoir plus

Ils en parlent

  • « Un récit riche et enchanteur. Le cheval d’Andranik nous hantera encore longtemps. »

    — Nouvelles d’Arménie Magazine

  • « Susanna Harutyunyan peut être considérée comme l’une des chefs de file de la littérature arménienne contemporaine. »

    — Nouvelles d’Arménie Magazine

Extrait

Le chant du coq résonna une première fois, comme une semonce. Ando, hébété, marmonna quelques mots, puis se rencogna sous sa couverture et se rendormit. À la deuxième semonce – au deuxième chant du coq –, il tira l’oreiller sur sa tête, et à la troisième, toujours somnolent, il se redressa un peu pour jeter un regard par la fenêtre ; l’obscurité était dense et poisseuse.

Mais lorsque le meuglement d’une vache se mêla au chant du coq, sa conscience le tourmenta. Presque instinctivement, il rejeta cette fois la couverture, attrapa son manteau en peau de mouton et sa chapka pendus au crochet, puis sortit.

Une fois à l’extérieur, il voulut se soulager, mais à peine eut-il défait le bouton de son pantalon que le froid saisit son bas-ventre, lui faisant craindre que l’engourdissement ait raison de son appareil ; il pensa alors que mieux valait attendre d’arriver à l’étable et se soulager dans la fosse à purin. Mais il n’en avait pas encore atteint la porte que son regard fut attiré par quelque chose comme une souche qui pointait hors de la neige. L’un des avantages qu’il y avait à vivre en dehors du village et sur les hauteurs était que les tempêtes qui déracinaient des arbres dans la forêt les poussaient souvent jusqu’à chez lui. Celle de cette nuit-là aurait tout aussi bien pu arracher la montagne entière. Ando s’en était réjoui. Maudissant le froid, il décida de récupérer la souche et de l’emporter ; il aurait de quoi se chauffer pendant un moment. Il s’approcha, en écrasant la croûte de glace de ses pas, et donna un coup de pied dans ce qu’il pensait être du bois. Mais c’était un genou humain, raide, qui émergeait de la neige. Ando fit le signe de croix et se mit à murmurer toutes les prières qu’il connaissait pour éloigner les mauvais esprits. Il s’accroupit et creusa jusqu’à dégager complètement le corps. Puis, terrifié, il s’élança pour aller chercher son traîneau. Sous la première couche poudreuse, d’autres couches, verglacées, craquaient, mais encore en dessous elles résistaient, car, après un mois de gel, la neige s’était transformée en épaisses et dures plaques de glace. Quand il vit que la poudreuse lui arrivait à hauteur de genou, qu’une de ses jambes s’y était enfouie tandis que l’autre était restée sur la croûte, il comprit que le traîneau ne pourrait pas traverser. Il s’immobilisa, horrifié, et, avec tout le respect que l’on doit à un défunt, examina de plus près le cadavre qui gisait dans la neige. Il valait mieux rentrer chez lui. Je vais attendre que le jour se lève, se dit-il, après quoi j’appellerai les voisins et, ensemble, on le transportera. Il est déjà mort, une heure de plus, une heure de moins, cela ne changera rien, ce qui devait arriver est déjà arrivé. Toutefois, il ne fallut que quelques pas pour que les cils et sourcils d’Ando givrent. Alors il se ravisa : S’il y a une nouvelle tempête, tout sera recouvert et on ne le retrouvera pas. Il se tourna en direction d’une maison, et mit ses mains en porte-voix pour crier :

« Missak ! »

Mais le froid fit geler le nom de Missak sur ses lèvres et ce nom tomba au sol avec les flocons de neige. Il était déjà sur le point de poursuivre son chemin. Mon cher Ando, se dit-il pourtant. Supposons qu’il s’agisse d’un morceau de bois. Si c’était du bois, tu le mettrais sur ton dos et tu l’emporterais chez toi, alors fais la même chose, imagine qu’il s’agit d’une simple souche. Il retourna près du corps. Au contact de la dépouille sèche et glacée, une grande terreur l’envahit de nouveau, mais le respect dû aux morts l’obligea à se ressaisir. En grimaçant, il hissa le cadavre sur son dos et reprit la direction de sa maison. Une fois à l’intérieur, il le traîna jusqu’au fournil et l’étendit par terre. Il sortit une bouteille d’eau-de-vie d’un meuble et y but à longs traits. Puis, les yeux fixés sur le sol mouillé, il se dit : Cher Ando, tu es un être humain, pas un monstre, Dieu t’a envoyé cette mission, tu dois t’en sortir dignement. Il entreprit alors de débarrasser le corps des restes de neige, et, lorsqu’il atteignit le visage, il le reconnut. C’était Atam. Son angoisse s’amplifia ; la douleur, le chagrin et la pitié s’y ajoutèrent. Il approcha le mort des braises du tonir, et pour s’assurer qu’il l’était vraiment, versa de l’eau-de-vie dans sa bouche. En le voyant réagir par des convulsions, Ando se remit au travail. À la hâte, il jeta du bois dans le four enfoui dans le sol et fit prendre le feu, plaça un linge sous le corps d’Atam, lui massa les pieds et les mains, puis souffla sur ses doigts pour les réchauffer. Il cria :

« Atam, un froid pareil n’est rien pour un homme jeune comme toi, tu n’es pas en âge de mourir ! »

Puis il se mit à hurler de toutes ses forces. Encouragé par sa propre voix, paf, paf, paf, il frappait le torse, le visage, les mains et les bras d’Atam pour y réveiller le sang gelé.

Il est glacé. Ando observa le corps inerte encore une fois avant de courir chercher une lame de rasoir pour faire une incision. De la veine du jeune homme tomba un sang noir, comme coagulé. Et juste à cet instant, couvrant le grésillement des braises et les gémissements d’Atam, Ando poussa un nouveau cri, qui surgit comme avait coulé le sang épais du mourant :

« Atam, où est ton cheval ? Je suis sûr que tu étais parti avec ton cheval… »

Crinière rouge, c’était ainsi que s’appelait le jeune cheval. Le jour qu’il arriva avec Atam par la route d’Odzaberd, la forteresse du Serpent, il n’avait rien d’un simple étalon. Rouge et ardent comme le feu, il semblait avoir jailli des narines du soleil. Le ciel s’était alors effondré sous les puissantes stridences de la zurna et les battements profonds du dhôl, les montagnes avaient tremblé et les vallées, vibré. Les monstres de l’autre monde en furent tirés de leur sommeil. La crinière du cheval scintillait dans l’air lorsqu’il agitait son encolure, secouant Atam sur la selle. Sa teinte rouge ressemblait à celle du soleil et il était difficile de savoir lequel des deux brillait le plus. Dans le village, en contrebas, le cheval fut ainsi accueilli en musique par un cortège enthousiaste de curieux. Des plats de halva et de gâteaux virevoltaient. Atam mit pied à terre, les rênes à la main, et, avec les villageois, il dansa devant l’animal. Crinière rouge renifla puis mangea le halva qu’on lui présentait à même le plateau. Quelques vieilles s’approchèrent pour embrasser la selle à franges, sur laquelle s’était peut-être assis le pacha. Selon Atam, c’était Andranik Pacha en personne qui lui avait offert le cheval en lui disant : « Atam, tu es fort et courageux, tu es un bon soldat, tiens, je t’offre mon dernier cheval, tu le mérites. Il s’appelle Crinière rouge. »

Cette publication a été cofinancé par l’Union européenne

Cette publication a été cofinancé par l'Union européenne.

À vos agendas !

Panier
Votre panier