Le poids d’un oiseau en vol
Dana Grigorcea
Traduit de l'allemand (Suisse) par Élisabeth Landes
Éditeur : Les Argonautes Éditeur
En 1926, Constantin Avis, un sculpteur parisien plein d’espoir, arrive à New York. Invité par un galeriste influent qui lui a promis une exposition, il voit son rêve se heurter à la réalité lorsque les douaniers refusent le statut d’œuvre d’art à son oiseau de bronze. Un procès s’ouvre, soulevant une question cruciale : qu’est-ce que l’art véritable ?
Un siècle plus tard, sur la côte ligure, en Italie, Dora, une jeune écrivaine, cherche à terminer un livre sur Constantin Avis. Le destin du célèbre sculpteur dans le New York du cinéma muet s’entrelace inexorablement avec le sien, et la mène à questionner ses propres choix en tant qu’artiste, mère et amante.
S’inspirant de l’emblématique procès Brancusi contre les États-Unis, Dana Grigorcea livre un roman aérien, ludique et d’une subtilité rare sur le lien indissoluble entre l’art, l’amour et la vie.
Parution 7 mars 2025
Pages 240
ISBN 9782494289758

Procès Brancusi-États-Unis
passé/présentsolaire • subtil • humour
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« À l’image de la sculpture de ‘ l’oiseau en vol ’ de Constantin Brancusi, d’apparence légère, le roman de Dana Grigorcea, cache bien son poids véritable. Loin d’être cérébral, il s’agit d’une œuvre scintillante et qui se révèle par des petites touches – une splendide réflexion aérienne . »
Katharina Loix van Hooff
Auteur/Autrice
Dana Grigorcea
Née en 1979 à Bucarest, Dana Grigorcea vit aujourd'hui à Zurich. Elle a étudié la littérature allemande et néerlandaise, ainsi que la mise en scène. Ses romans et nouvelles ont remporté de nombreux prix littéraires, notamment le Prix 3-Sat lors des Journées de littérature de langue allemande Ingeborg-Bachmann à Klagenfurt et tout dernièrement le Prix suisse de littérature 2022.
Traducteur/Traductrice
Élisabeth Landes
Élisabeth Landes est traductrice de l’allemand vers le français, spécialisée en littérature générale, sciences humaines, beaux-arts et littérature jeunesse. Après une maîtrise et un CAPES d’allemand, elle dirige le Bureau du Livre de Jeunesse à la Maison de la Littérature de Francfort, puis les instituts culturels de Cologne et Leipzig. En parallèle de ses activités éditoriales, elle enseigne en lycée. Élisabeth Landes a notamment travaillé sur Le champ de Robert Seethaler (éditions Sabine Wespieser), À l’Ombre des cerisiers de Dörte Hansen (éditions Kéro) et Mélodie de Vienne d’Ernst Lothar (éditions Liana Levi) et sur Ceux qui ne meurent jamais de Dana Grigorcea.
Ils en parlent
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“L’autrice suisso-roumaine s’inspire du procès intenté par le sculpteur Constantin Brancusi contre les douanes américaines pour poser, avec subtilité, la question de l’utilité de l’art. … Mais tout l’intérêt de sa démarche réside dans sa mobilisation des ressorts du romanesque, dont elle maîtrise les codes. La langue est fluide, d’ailleurs fort bien rendue par la traduction d’Elisabeth Landes, qui nourrit la réflexion avec subtilité.”
— Isaure Hiace, La Liberté (Suisse)
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Le poids d’un oiseau en vol est ainsi un roman pétillant à l’écriture espiègle virevoltante dont la joyeuse légèreté s’avère contagieuse. Un roman nous montrant combien l’imagination créatrice se nourrit de la vie et combien l’art en retour aide à vivre.
— Emmanuelle Caminade, L’or des Livres
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Un texte que je trouvais très différent de Ceux qui ne meurent jamais mais qui montre encore une fois la puissance d’imagination et d’écriture de Dana Grigorcea. Je vous invite à vous laisser emporter.
— Nikola Delescluse – Radio Campus Lille – Paludes
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« Un roman comme une danse. »
— Radio SWR 2
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« Par des images sensuelles, des sons, des parfums et beaucoup de swing, Dana Grigorcea nous montre ce dont la littérature est capable. »
— St. Galler Tagblatt
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« Son envie de fabuler est phénoménale, son œuvre est ponctuée d’humour. »
— Aachener Zeitung
Extrait
Quand le train de Milan entra en gare de Santa Margherita Ligure à 16h34, avec deux heures de retard, le long des cèdres et des grands palmiers, ils prirent joyeusement congé de leur compagne de voyage. L’élégante Signora au brushing argenté sortit de son sac une boîte de bonbons qu’elle montra à Loris et à la nurse, et proclama théâtralement en étirant les voyelles « la Mamma ! » – avant de la glisser à Dora.
La Mamma… Portée par la mélodie des mots, Dora passa une main dans les cheveux de son fils, qui, comme toujours, se détourna, agacé.
La gare déserte était beaucoup plus chaude que le compartiment, dire qu’on était en février. Le hall d’arrivée résonnait du pépiement des hirondelles. Une voix de femme aux intonations chantantes entama un « gentili signore e signori » qui préludait à l’annonce d’un nouveau retard et, une dernière fois, ils entendirent la Signora s’insurger : « Ma vaffanculo », Allez-vous faire foutre !
La mélodie là aussi frappait l’oreille – et elle contrastait avec la teneur de la phrase : elle tirait vers le haut. Ce qui seyait à la conception que Dora se faisait de la langue et de la littérature.
Elle était à la bonne adresse !
C’était ici, sur cette côte ligure, qu’elle allait enfin pouvoir coucher sur le papier l’histoire du Choix des dames. Un sentiment d’euphorie l’envahissait à la seule vue des palmiers dattiers devant la terrasse de la gare, petits feux d’artifices statufiés aux stries de lumière symétriques et au long panache effilé. Tout était là, offert à 3
profusion. Là était bien le lieu où elle allait écrire l’histoire de la statuette de Constantin Avis.
Depuis des années déjà elle trimbalait cette histoire dans tous ses détails. Chacun de ses livres aurait dû s’en emparer – et s’en était pourtant finalement détourné. Le succès public ne la lui faisait pas oublier, au contraire, il l’inquiétait.
Qu’elle figure une femme lançant un cri ou un oiseau à l’envol, cette petite statuette se dressait devant elle, si tangible, et pourtant, chaque fois, se dérobait. Comment l’expliquer ?
C’est en y repensant qu’elle avait suivi des yeux les crêtes des montagnes à la fenêtre du train, jusqu’à ce que l’image s’évanouisse, avalée par le trou noir haché de jour du tunnel du Gothard, et que la vitre aveugle reflète son image à elle – le regard sérieux, presque mauvais, les mains croisées dans son giron, à côté de son fils plongé dans une partie d’Uno avec la nurse.
« Male color » lança la nurse en jouant une carte rouge.
Qu’entendait-elle par « male color » ?
« Male color » répéta son fils, « male color ».
Non, elle ne devait pas regarder le monde de ces yeux-là, si sombres ! À quoi bon l’art s’il n’ouvrait pas vos sens à une vie bonne et belle ?
À la sortie du tunnel le train avait traversé le village lumineux d’Airolo – le printemps en plein mois de février. Déjà bientôt l’été… Sur la vitre, un petit flocon de poussière volait au-dessus de la ligne de crêtes, mais non, un chocard alpin ! Dora observa l’oiseau, curieuse de voir jusqu’où la suivrait cet as du vol, et sa pensée s’égara vers Constantin Avis et sa fameuse statuette d’oiseau indûment taxée par la douane américaine, l’emportant vers des mécènes disparus, ce bel argent qui, toujours, manquait, et la petite 4
statuette du Choix des dames qu’Avis avait été contraint de fabriquer…
Voilà qu’elle s’était enfin engagée à écrire ce livre, ayant accepté pour ce faire une bourse de la Fondation Adolph Wehrli, l’actuelle propriétaire de la statuette.
« Si vous saviez combien de gens vous envient cette bourse », avait déclaré le directeur de la fondation Wehrli, le docteur Christoph Wehrli à la bouille toute ronde. « Vous avez le choix des dames, maintenant !
– Et j’ai opté sans peine pour Constantin Avis, avait répondu Dora, il faisait sûrement un danseur très acceptable. »
Elle s’était promis d’envoyer une carte postale de Ligurie au docteur Wehrli pour le remercier encore d’appuyer si généreusement son travail, ici elle allait pouvoir écrire en paix, tout en faisant profiter son fils de ce lieu de villégiature au bord de la mer.
Elle sentit son portable vibrer dans son sac. Comme prévu, le display afficha : Régis. Elle passa le pouce sur le nom, comme si elle pouvait lire une inscription en braille à travers le verre, puis glissa de nouveau le téléphone dans son sac.
– 2 : 0 pour Bergame, commenta son fils du seuil du buffet de la gare d’où filtrait une lueur verdâtre.
– Super ! dit Dora. Tu es content, non ?
Posté devant les deux femmes avec les bagages, le garçon réfléchit en plissant le front. Puis il dit :
– Oui… si, je suis content.
Et Dora se retint de lui passer la main dans les cheveux ou de l’embrasser sur le front, elle se contenta de dire : « Moi aussi, Loris. »
Les chauffeurs des deux taxis qui stationnaient devant la gare étant introuvables, la petite troupe entreprit de descendre à pied la 5
première ruelle en vue, Dora en tête avec la grande valise à roulettes, son garçon de huit ans derrière elle et, fermant la marche, la nurse coiffée d’un petit chapeau blanc qui répondait au nom cristallin de Macedonia.
Il y avait dans l’air de ce printemps précoce une odeur de jasmin et de feuilles brûlées à la fois gaie et inquiétante. Des scooters les dépassèrent à toute vitesse, les rasant de près, les deux femmes crièrent à Loris de se rapprocher du mur. Pour plus de sûreté, Dora décida de marcher sur la chaussée à côté de lui. Mais déjà la ruelle débouchait sur les Palazzi de la via Pagana et, immédiatement derrière, entre de hauts palmiers, en jaune pâle et avec des volets vert foncé, se dressait l’Hôtel Métropole. L’ombre d’un palmier apposait sur sa façade une image si parfaite qu’on l’eût crue peinte.
De diligents bagagistes s’emparèrent de leurs valises. Macedonia chuchota à Dora que le badge de l’un d’eux portait le nom de Gigi Amoroso, exactement comme dans le vieux tube de Dalida. Était-ce vraiment possible qu’il s’appelle comme ça ?
– L’Amoroso, dit Dora, la chanson s’appelle « Gigi l’amoroso », l’amoroso avec l’article défini : Gigi l’amoureux.
Elle remplit la fiche d’hôtel pour eux trois. On leur avait attribué la plus belle suite de l’hôtel, annonça le réceptionniste d’une voix de stentor, comme pour en informer aussi les clients de la terrasse. Et, d’une voix plus discrète, il félicita ces dames de la clairvoyance dont elles faisaient preuve en voyageant hors saison, quand tout était encore relativement abordable.
Elle ne ressemblait donc pas aux habitués de cet hôtel, se dit Dora. Mais à une artiste peu sociable ? D’un geste brusque, elle saisit la clé à l’anneau pesant qu’on lui tendait et la passa aussitôt à Loris. En février c’était encore trop tôt pour les bains de mer, mais on pouvait faire de belles balades dans les collines, en suivant la côte 6
par les oliveraies et les pinèdes vers Paraggi et Portofino ou jusqu’à l’abbaye de San Furttuoso, poursuivit le réceptionniste. Derechef elle sentit le téléphone vibrer dans son sac. Elle accepta les prospectus proposés et remercia fébrilement, y compris pour l’information sur la table de ping-pong dans le jardin. L’irruption d’un caniche blanc qui traversa le hall, une balle de tennis dans la gueule, lui fit prendre conscience de son impatience. Son refus poli d’un verre de bienvenue offert sur la terrasse suscita les commentaires de deux vieilles dames qui jouaient aux cartes à une table nappée de blanc. Lesquelles comprirent toutefois très bien qu’elle dût aller s’occuper de son fils et lui sourirent, avant de reprendre leur partie.
Leur suite se composait de trois pièces au quatrième et dernier étage : vue imprenable sur la promenade, deux chambres communiquant par un vaste salon, et les bagages étaient à peine défaits que les vêtements, les jouets et les livres de pirate de Loris jonchaient les lieux. Macedonia transféra le vase du salon dans la chambre de Dora – sur la table près de la fenêtre peut-être ?
– Ne pose rien sur mon bureau, s’il te plaît ! lui cria Dora.
Avant de sortir manger quelque chose, Dora sortit ses cahiers ainsi que les copies des lettres, des journaux intimes et des esquisses d’Avis confiés par la Fondation – comme si elle en avait besoin… Elle contempla ses annotations méticuleuses, c’étaient celles d’un homme qui avait passé un temps considérable à écrire et à réfléchir, et, de toute évidence, aimé écrire de sa main : longues lettres penchées à droite, mots bien espacés, points des i bien décollés.
Elle s’abstint de regarder son portable. Régis lui avait écrit. Mais il attendrait, elle laisserait le téléphone dans le coffre-fort de la chambre. 7
Elle penserait à lui de temps en temps, en écrivant – non sans désir. 8
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Quand, le 12 mai 1926 en fin de matinée, le RMS Mauretania accosta au Chelsea Pier avec le ruban bleu du record de vitesse pour sa traversée de six jours et demi seulement au départ de Liverpool, un groupe de journalistes et de photographes attendait fiévreusement dans le port de New York – non pas le jeune sculpteur Constantin Avis, mais une actrice américaine de retour d’Europe.
Tout de beige vêtu, Constantin monta sur le pont qui se vidait rapidement, fumer une dernière cigarette à bord en observant la cohue des chapeaux, casquettes, écharpes, bras agités, porteurs chargés et, juste à côté, les claires explosions des ampoules de flashes autour d’un petit chapeau blanc.
En cette époque extravagante de grande agitation et d’essoufflement permanent je découvre un luxe nouveau : ne pas me laisser bousculer, consigna Constantin dans son carnet de notes, avant de le remettre dans la poche de sa veste.
Lorsque le débarcadère fut pratiquement désert, les porteurs rejoignirent Constantin sur le pont et, le prenant pour un voyageur de première, bien qu’ils aient récupéré sa malle et sa caisse volumineuse dans une petite cabine proche de la salle des machines, lui réclamèrent une somme exorbitante, dont Constantin, peu familier du pays, crut qu’elle correspondait aux tarifs en vigueur ici.
Il avait laissé son petit atelier parisien impasse Ronsin à Montparnasse à son ami écrivain Jean Cordier qui l’avait forcé à accepter un loyer, un arrangement bien gênant. Mais maintenant il allait retrouver son généreux galeriste américain, Max Milner, qui organisait pour le 17 mai le vernissage d’une grande exposition consacrée à son travail. Elle rassemblerait toutes ses oeuvres 9
présentes en Amérique, auxquelles s’ajouterait la dernière de ses pièces, que Milner voulait montrer et vendre « à un prix absolument record, cher ami ! ». Il lui avait réservé une chambre d’hôtel en plein centre de New York, « au-dessus des nuages ».
Toutefois de nouvelles dépenses attendaient d’abord le « Prince paysan », comme le surnommaient ses amis parisiens – pas plus loin qu’au contrôle des douanes :
– Votre profession ?
– Artiste… Artist !
– Artist ?
– Vous voyagez seul ?
– Oui, dit-il en désignant la caisse volumineuse, juste avec le bébé.
– Le bébé ?
– Le bébé dans la caisse.
La phrase était tombée à plat.
Trois douaniers postés devant la caisse qu’on avait dû forcer examinaient à présent son contenu, en se demandant comment ils allaient enlever tout cet emballage, les innombrables bandes de tissu qui enveloppaient cette chose – pas si grande que ça, leur assurait Constantin.
Il devait bien s’avouer que la métaphore de l’art et du bébé était banale, mais de toute manière les douaniers n’étaient pas disposés à reconnaître le statut d’oeuvre d’art à son oiseau de bronze maintenant débarrassé de ses bandelettes. Leur conception de l’art était d’autant plus stricte que les oeuvres d’art étaient libres de droits à la frontière américaine et qu’ils entendaient taxer la figure de bronze poli comme objet manufacturé. Ils lui attribuèrent délibérément une valeur modeste, comme s’ils voulaient faire une fleur à Constantin. 1 0
– Mon oiseau c’est de l’art ! insista Constantin Avis, en pressant avec déférence son chapeau sur sa poitrine. Il se refusait formellement à le déclarer en tant qu’objet manufacturé.
– Sauf votre respect, Sir, ça ne ressemble pas du tout à un oiseau.
– Ce n’en est pas un non plus, dit Constantin. C’est un vol d’oiseau.
Les douaniers échangèrent un regard et éclatèrent de rire, le plus vieux dut s’appuyer à la caisse à force d’hilarité. Constantin le fixait sans désemparer. Et voilà que, contre toute attente, il fut brusquement secoué lui aussi d’un rire incoercible, il riait à gorge déployée, la tête renversée, beaucoup plus fort même que les douaniers, d’un rire tellement sonore que deux jeunes gens et une femme blonde passèrent leur tête par l’ouverture du réduit. Il riait de tout son coeur parce qu’il venait de découvrir chez le vieux douanier une ressemblance frappante avec ce brave oncle Coroi, son père adoptif, dont il avait jadis réalisé un buste de bronze qu’il avait ensuite exposé publiquement. Des milliers de kilomètres, une vie et un océan les séparaient, il n’empêche que c’était le même profil, le même nez aquilin, les mêmes yeux creusés et la même moustache fine que l’oncle travaillait au poil près.
« Il faut qu’on me reconnaisse, mon gars, avait exigé l’oncle. Ce n’est pas que ton autre art soit sans valeur. Mais je veux que n’importe quel idiot du village voie que c’est moi. »
Il avait fini par convaincre son oncle de le laisser patiner le buste pour lui donner l’aspect d’une vénérable statue, comme celle du voïvode qui se dressait à l’entrée du village.
Ensemble ils avaient donc creusé une fosse devant la maison, l’avaient remplie de fumier, placé le buste dedans, et recouvert le 1 1
tout d’une mince couche de terre qu’il importait de garder humide. Constantin invita la famille à l’arroser d’urine.
« Tu te fiches de moi, mon gars ?
– Non, mon oncle, crois-moi. C’est de l’art ! »
Tante Coroi se chargea de la tâche sans tergiverser. Elle défilait en plein jour à la fosse avec les pots de chambre en criant à son époux par-dessus la haie : « Ne le prends pas personnellement ! ». Et elle incita les petits-enfants et la parentèle à se soulager devant la fosse.
Puis arriva le moment de déterrer le buste, pour l’ériger sur un socle de marbre blanc devant l’auberge. Tout le village était rassemblé pour juger de la chose. Aucun doute, c’était bien Coroi ! Mais qui leur était enfin révélé : Coroi dans toute sa majesté, du bois dont sont faits les voïvodes.
Sur le socle de marbre on avait gravé son nom et celui de son neveu Constantin Avis, qui avait grandi ici et vivait à présent en France, à Paris, où il était un artiste célèbre, de réputation mondiale. Ce jour-là il avait fait soleil, et, tout autour du bronze, deux degrés plus chaud.
Constantin prit congé des douaniers en soulevant plusieurs fois son chapeau, notamment devant celui qui ressemblait à son oncle, laissant l’assistance fort étonnée d’une telle sérénité. Constantin avait, en effet, le don de découvrir en toute chose un élément qui la lui rendait complètement familière. Et ce don lui faisait la vie plus belle, que ce fût chez son oncle au village où, des années durant, il était descendu à la cave chercher le vin des clients tout en fredonnant les chansons de l’auberge qui l’accompagneraient par monts et par vaux… jusqu’à Paris, gagné au prix de plusieurs semaines de marche ; ou que ce fût justement dans la ville lumière qui l’avait vu débuter chez un sculpteur prisé, puis travailler à la cité 1 2
des artistes de Montparnasse, ou que ce fût ici, au pied des gigantesques gratte-ciels de New York, qui n’avaient pourtant rien d’effrayant.
Déjà, une grande flaque l’arrêtait, l’invitait à examiner le reflet du building qui s’y mirait, les grains de sable tout au fond, le chatoiement d’une tache d’essence en surface, et quand une passante la sauta, son élan se communiqua à Constantin, l’entrainant dans de réjouissantes projections, d’audacieuses visions de grandeur : des flashs et des photographes le cueillant, lui, ce fameux artiste, future star mondiale, devant la galerie de Milner, les retrouvailles avec ses sculptures d’Atlanta, de Washington et de Chicago, tous les collègues éminents qui lui feraient l’honneur inattendu de venir admirer son oiseau étrange, sans oublier cette actrice qui avait quitté le bord sous les acclamations, et, avec elle, le petit chapeau blanc.
À vos agendas !
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Rencontre avec Charlotte Gneuss à Aix-en-Provence
16 septembre 2026 à 17:30
Book in Bar - Librairie internationale
4 rue Joseph Cabassol
13100 AIX EN PROVENCEhttps://www.goethe.de/ins/fr/fr/sta/mar/ver.cfm?event_id=27316225
Centre Franco-Allemand de Provence, le Goethe-Institut et l’association Litterallea invite à une rencontre avec la primo-romancière allemande, autrice de Les Jeux heureux de l’enfance, Charlotte Gneuss, le mercredi 16 septembre à 17h30 dans la Librairie internationale Book-in-Bar à Aix en Provence.
Présentation en français et en allemand (avec traduction).
Animation : Joachim Umlauf, président de l’association Litterallea
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Rencontre avec Charlotte Gneuss à Montpellier
19 septembre 2026 à 14:16
Maison de Heidelberg
4 rue des Trésoriers de la Bourse
34000 Montpelllierhttps://maison-de-heidelberg.org/agenda/rencontre-litteraire-avec-charlotte-gneuss/
Venez rencontrer Charlotte Gneuss, l’une des voix les plus remarquées de la jeune littérature allemande. Dans son premier roman Les Jeux heureux de l’enfance (Les Argonautes 2026), récit sensible et troublant, elle nous entraîne dans la Dresde des années 1970, en RDA, sur les pas d’une adolescente dont l’insouciance se heurte peu à peu à la violence d’un régime fondé sur la surveillance et le soupçon. Une rencontre pour parler d’enfance et de mémoire, de l’Allemagne divisée, mais aussi de la manière dont la littérature s’empare d’un passé que l’on n’a pas soi-même vécu.
Rencontre organisé par la Maison de Heidelberg et l’Institut Goethe.








