Le Village secret
Susanna Harutyunyan
Traduit l’arménien par Nazik Melik Hacopian Thierry
Éditeur : Les Argonautes Éditeur
Niché dans des montagnes, un village arménien vit à l’insu de toute la première moitié du xxe siècle. Ce lieu clandestin offre un refuge aux persécutés, à condition qu’ils se plient aux lois du charismatique Harout – le seul à fréquenter le monde extérieur.
Du Génocide arménien au régime soviétique, en passant par la Seconde Guerre mondiale, des rescapés arrivent au village. Parmi eux, Nakhchoun, une jeune femme enceinte et brisée par la violence, ébranle l’intransigeance de Harout.
À travers des images aussi sombres que lumineuses, des détails fascinants et des paysages majestueux, la grande dame de la littérature arménienne, Susanna Harutyunyan, conjugue le réalisme du malheur d’un pays entier à la poésie des légendes.
Parution 8 janvier 2027
Pages 228
ISBN 978-2-487712-39-3

Génocide arménien
passéespoir • profond • bouleversant
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(Disponible dès le 8 janvier 2027)
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« Le village secret est un véritable diamant brut fait d’images archaïques et de paysages sublimes. La grande dame de la littérature arménienne, Susanna Harutyunyan, y aborde, en biais, le destin tragique de son pays au cours du xxe siècle. »
Katharina Loix van Hooff
Auteur/Autrice
Susanna Harutyunyan
Susanna Harutyunyan, née en 1963 au bord du lac Sevan, est aujourd’hui l’une des écrivaines les plus influentes d’Arménie. Son travail a été traduit en persan, grec, roumain, azerbaïdjanais, allemand, kazakh et anglais. Pour son roman Le village secret, elle a remporté le Prix présidentiel de littérature en 2016. Elle est la rédactrice en chef du magazine littéraire arménien Kayaran.
Traducteur/Traductrice
Nazik Melik Hacopian Thierry
Nazik Melik Hacopian-Thierry est née à Téhéran. Elle est docteur en économie. Sa passion pour la langue et la civilisation arméniennes l’a incitée à faire des études à l’Institut des Langues et civilisation Orientales, à l’Institut Catholique de Paris et l’Institut des Traducteurs et Interprètes de Strasbourg. Elle a participé à la traduction des textes canoniques et apocryphes. En littérature contemporaine, elle a surtout traduit l’œuvre de Susanna Harutyunyan : Ciel post sciptum (2019) et Promenades en terre d’Arménie (2021).
Ils en parlent
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« Dans ce petit bijou littéraire traduit magnifiquement en français s’enchevêtrent parfaitement contes merveilleux, époques successives et portraits inoubliables, Susanna Harutyunyan construit une sorte d’arche de Noé de pierre taillée dans les flancs de ces montagnes devenues des personnages à part entière. Un très grand livre sur l’altérité mais surtout sur la puissance de la vie. »
— Hebdoscope
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« De la plume de son autrice surgit un récit âpre et brûlant aux accents de conte fantastique. Susanna Harutyunyan peut être considérée comme l’une des chefs de file de la littérature arménienne contemporaine. »
— Nouvelles d’Arménie Magazine
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« Susanna Harutyunyan a su créer un monde où s’affrontent le mythe et la poésie. »
— France Arménie
Extrait
Sato avait promis de tuer l’enfant à la naissance. Elle demandait trente œufs, dont une moitié de dinde, alors qu’elle ne prenait habituellement que dix œufs de poule pour un accouchement, sans compter les nombreuses injures qu’elle recevait s’il s’avérait plus tard que l’enfant était mal élevé. « Qu’elle soit maudite la sage-femme qui t’a mis au monde ! » Les gens s’en prenaient à elle parce qu’ils étaient persuadés qu’on héritait du caractère de celle qui nous avait touché en premier.
Cette fois-ci, pour qu’elle ne regrette pas sa décision, on avait ajouté un coupon de laine verte. C’est ce que Sato obtint le jour où, aux premières contractions, Nakhchoun se plia en deux, un genou à terre, non loin de la source. Les autres femmes venues chercher de l’eau la prirent par les bras pour la traîner jusque chez elle. Bavakan, la femme du maçon, avait fait signe à Sato de les suivre.
Chaque fois que les douleurs de Nakhchoun s’estompaient, Sato se dépêchait de sortir de la maison. Les femmes assemblées devant la porte frottaient leurs mains gelées, et leurs regards pleins d’attente semblaient briser le silence.
– Alors ? demandèrent-elles finalement.
Sato proféra un « non », puis fit volte-face pour rejoindre la femme en couches. Elle but une gorgée d’alcool de pomme qu’on lui avait donné pour nettoyer ses mains, puis jeta un morceau de fiente séchée dans le fourneau creusé à même le sol. La fumée lui faisait cligner les yeux.
– Ouvrez la fenêtre du haut ! cria-t-elle.
– La lune va frapper l’accouchée, objectèrent les femmes de dehors.
Sato essuya ses yeux larmoyants et s’approcha de Nakhchoun exténuée par la douleur.
– Ce sera un chevalier, une naissance par le siège, lui dit-elle. Attendons encore un peu. S’il n’arrive pas, je mettrai ma main pour le faire pivoter.
Elle tapota la couverture sur les jambes de Nakhchoun et lui caressa le front.
– C’est notre lot de souffrance, à nous les femmes, soupira-t-elle. Il nous faut le supporter, à qui se plaindre ?
En faisant des va-et-vient, la sage-femme avait déjà bu la moitié de la bouteille d’eau-de-vie. Elle se souvint du lainage vert qu’elle avait déjà accepté et se dit que si elle ne tenait pas parole, les autres la tueraient.
C’est la femme du cordonnier qui avait chargé Harout de lui trouver cette étoffe verte. Elle avait prévu de la joindre aux cadeaux traditionnels, le jour où ils iraient demander la main de la fiancée de son fils. Mais après que les femmes du village l’eurent convaincue d’intervenir, elle prit Nakhchoun en pitié et accepta de donner le tissu à Sato à la place. En une demi-journée, le tailleur en avait fait un beau bourdik, un survêtement aux longues manches.
Beaucoup plus tard, quand Sato eut dépassé les quatre-vingt-dix ans, quand elle eut perdu sa mémoire et ses proches, sa conscience dissoute n’avait conservé de tous les moments de sa vie que le souvenir de ce bourdik vert. Un jour, elle mit le village sens dessus dessous pour le retrouver.
– Mon bourdik, qui a volé mon bourdik ? À qui avez-vous donné mon bourdik ?
– Cherche dans ton coffre, dans les plis de tes draps, lui avaient répondu les villageois.
– Pauvre peuple arménien, vous êtes des naïfs, avait crié Sato, mon bourdik a été volé, il est parti, il est en route pour Erevan dans la charrette de Harout, ils l’ont pris, ils l’ont emporté et c’est tout.
C’est à une époque bien antérieure à la vieillesse de Sato que, en chuchotant au milieu de la farine et de la chaleur de la boulangerie de Zaven, les femmes du village avaient décrété qu’il fallait débarrasser Nakhchoun de son enfant.
Sato était d’accord :
– À quoi tient la vie d’un nouveau-né ? Appuyer sur son nez et sa bouche suffit à l’étouffer.
Mais quand, le jour de l’accouchement, la sage-femme comprit qu’il s’agissait de jumeaux, elle sut que cela était au-dessus de ses forces. S’il n’y en avait eu qu’un, elle aurait dit à la mère que l’enfant était mort-né. De si nombreux destins étaient passés entre ses mains, combien de fois avait-elle ordonné les vies et les morts…
Peu de temps avant, elle avait aidé cette pauvre orpheline, la fille mineure du forgeron. Pendant une semaine, Sato garda la malheureuse chez elle. Pour la faire avorter, elle lui demandait de porter des seaux remplis de fiente pour les jeter sur le basma de bouse de vache qui séchait par terre.
– À quoi te sert un héritier qui te rappellera sans cesse ton humiliation ? dit-elle à la jeune fille pour la persuader.
Peut-être les seaux n’avaient-ils pas été assez lourds. Elle lui fit boire toutes sortes de potions et de mélanges, en vain. Deux nuits durant, elle disposa des meules sur son ventre qui faisaient craquer sa colonne vertébrale et crisser les os de son bassin, mais le fœtus refusait toujours de se détacher. Pour finir, la malheureuse perdit des eaux troubles et sanglantes ; elle avait avorté d’un bébé sain de sept mois, un garçon qui criait et que Sato déposa sur le foin, sans lui avoir coupé le cordon ombilical. Il cria pendant deux heures, on l’avait entendu de loin, mais il ne mourait pas. Sato finit par s’enfuir pour se cacher dans l’étable, en laissant la mère face à son avorton. Si au moins cela avait été la belle saison, Harout aurait pu aider. Il aurait emporté le garçon à Erevan, Bayézid ou Aran et trouvé une famille sans enfant à qui le donner. Mais c’était l’hiver, il faisait froid, et le bébé avait crié jusqu’à s’en étouffer.
Cela avait été une tout autre histoire. Alors il n’y avait pas d’inquiétude à avoir pour Sato, personne ne la soupçonnait de malveillance, car tout le monde savait que cette jeune fille ne pouvait pas s’occuper seule d’un enfant, et que son propre père était veuf et vieillissant. Se débarrasser du nouveau-né était la seule solution. Le forgeron avait même promis un sac de farine supplémentaire à Sato.
Mais ce soir-là, Nakhchoun n’était pas au courant de ce qui avait été décidé pour elle et, en plus, elle mettait au monde des jumeaux qui criaient avant même d’avoir fini de naître. Tout le monde les entendait de dehors et savait que c’étaient des cris sains.
Sato ne pouvait pas compter sur Harout non plus, car s’il apprenait ce qu’on lui avait demandé de faire, il la décapiterait sur place et jetterait sa tête au loin. Ou bien ce serait la punition suprême : il l’exécuterait avec l’aide de son cheval qu’il réservait pour des événements particuliers.
Une fois, à l’aube, Sato l’avait vu faire – sans jamais comprendre d’ailleurs quelle était la faute du pauvre diable qui subissait cela. Harout avait donné un coup aux testicules du cheval et celui-ci, paniqué, était parti au galop en traînant le supplicié sur les caillasses. Qui peut être meilleur juge que les pierres ?
– Qu’est devenu l’homme que tu as emmené ici dans ta charrette, en le cachant sous les blocs de sel ? lui demanda-t-on.
– Il n’était pas de chez nous, et il est reparti, dit Harout à demi-mot.
Et qui aurait osé lui poser d’autres questions ou même lui demander des comptes ?
Le corps de Sato se couvrit d’une sueur glacée à la pensée de Harout. Le vent sur sa nuque trempée la fit frémir. Exactement comme le soir où Harout était resté sur le lac et où les bourrasques froides avaient brûlé et mordu ses poumons. Quand Sato arriva auprès de son lit, il transpirait à grosses gouttes et sa gorge s’était emplie de pus. Elle la nettoya avec du pétrole blanc et lui fit boire une décoction. En attendant que la fièvre baisse, ils parlèrent des nouveaux arrivants.
– Sato, je t’ai donné du temps pour que tu remettes ces gens sur pied, qu’attends-tu donc ?
– Ils sont épouvantés, se défendit-elle, ils sont terriblement effrayés. Ils craignent jusqu’au soleil, mais surtout la nuit, le froid, le chaud, le vent, et les autres. Ils ne mangent pas, ils ne boivent pas et ils ne se mêlent pas à nous. Ce que je sais faire n’a aucun effet sur eux, ils sont dans un tel état de sidération. Mais qu’est-ce que je dis, non, ils ne sont pas juste sidérés, ils sont complètement détraqués.
– Si tes remèdes ne changent rien à leur état, c’est qu’ils ne sont pas suffisants, alors essaye avec d’autres, conclut Harout en gémissant, la tête en feu.
Et la décision fut prise. La peur était toujours là – la peur de la nuit, du froid et des prédateurs. Il n’y avait que Dieu qu’ils ne craignaient pas, car ils ne pouvaient faire que le bien. Mais quand la lune fut engloutie, et que le monde s’obscurcit telle la pupille de l’œil de la colombe, Sato monta le cheval fou de Harout et pénétra dans le calme terrifiant de la nuit. C’était une nuit pleine de hurlements, du cri perçant des faucons, des soupirs étouffés du vent errant par les vallées et du crépitement des roches qui se détachaient des sommets.
Dans le noir profond se jouait un combat entre les sons de la nature et le silence de l’univers. Parfois l’un gagnait en puissance, venait à l’assaut de son adversaire et l’étouffait. Puis c’était l’autre qui parvenait à anéantir l’assaillant. Sato s’accrochait à l’encolure du cheval, incapable de prendre parti. Jamais de sa vie elle n’avait éprouvé une telle frayeur. Si elle avait pu, elle aurait refusé cette tâche. Contre ses jambes, elle sentait palpiter les veines bouillonnantes du cheval et la vapeur qui montait de ses flancs tremblants. Sato s’imaginait que si elle n’accomplissait pas ce que Harout lui avait demandé, au crépuscule ce serait son corps vieillissant que l’animal traînerait au bout d’une corde en crin, jusqu’à lui briser les os. Personne ne pourrait distinguer si c’était son sang à elle qui noircirait le sol ou la sueur du soleil répandue sur les rochers.
C’était la première fois que Sato quittait le village, et elle était la seule, à part Harout, à l’avoir fait. Elle retournait à cet endroit dans les montagnes qui, à l’époque, l’avait vue arriver en cachette sur le dos de Harout, enroulée dans un tapis.
Sato se dirigeait vers le cimetière. Arrivée à la première tombe, elle creusa le sol pour déterrer, à quatre pattes comme un chien, des os. De retour au village, elle les lava puis les essuya. Une fois moulus, elle les fit revenir dans un plat, le chadj, avant de mélanger la poudre avec de la farine pour en faire du pain. Le lendemain, les réfugiés en mangèrent et, avec le pain de farine et d’os, ils digérèrent leur peur.
Sato regarda les montagnes avec inquiétude. À leurs sommets, les nuages s’étranglaient dans le brouillard qu’ils avaient eux-mêmes apporté, formant un spectacle troublant.
Parmi le groupe de femmes qui attendaient devant chez Nakhchoun, il y avait le fils de Vardanouche, pendu aux jupes de sa mère. Il guettait le premier cri du nouveau-né pour apporter la bonne nouvelle à Harout. Ce dernier lui avait promis un chiot dont les oreilles ne seraient pas coupées et qui saurait se montrer féroce. Le fils de Vardanouche imaginait comment il placerait son chien sur les dalles chauffées par le soleil et lui apprendrait à aboyer ou tendre la patte. Il frappa le sol de ses pieds pour se réchauffer, tout en écoutant les femmes débattre. Contre son gré, l’enfant assistait à la panique de Sato, au froid insupportable de cette nuit, et aux souffrances de Nakhchoun.
– Voilà un héritier digne de ce nom. Avant même qu’elle lui ait donné naissance, il a déjà bouffé sa maman, la pauvre femme.
Les paroles de sa mère firent réfléchir le garçon. En effet, le bébé de Nakhchoun n’était même pas né, pourtant tout le monde en parlait depuis que les nouveaux étaient arrivés. C’était aussi étrange que quand quelqu’un vient de mourir : la personne n’est plus là, mais l’on continue de l’évoquer.
Le vent du sud charriait désormais de la neige froide. L’agitation des femmes redoubla.
– Elle n’a toujours pas accouché. Pourvu qu’elle n’y laisse pas sa vie.
Le lancement de la collection Argo Poche est soutenue par la Région Île-de-France

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Les Argonautes au Salon des Expressions alternatives et libertaires de Lyon – Venez nous voir !
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28 rue Denfert Rochereau,
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Dimanche 10h30-17hDébats, stands d'éditeurs indépendants, projections, conférences, chorales, etc. Détail du programme à venir.
https://courlly.org/%C3%89v%C3%A9nements.html#7_nov
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Journée des auteurs européens – Saint-Germain-en-laye
20 novembre 2026 à 18:00
Médiathèque Marc Ferro, Saint-Germain-en-laye
https://mediatheques.saintgermainenlaye.fr/fr/agenda/599-conference-la-litterature-europeenne-un-imaginaire-commun#date-1255
La littérature européenne : un imaginaire commun ?
Qu’est-ce qui relie un écrivain catalan, une spécialiste des littératures nordiques et russes et un jeune romancier bulgare ? Au-delà des langues, des histoires nationales et des traditions littéraires, existe-t-il un imaginaire européen commun ?
Pour en débattre, la médiathèque reçoit Elena Balzamo, critique et traductrice, spécialiste des littératures nordiques et russes, Joan-Lluís Lluís, écrivain français d’expression catalane, auteur de Chroniques d’un dieu boiteux, et Momtchil Milanov, primo-romancier bulgare, auteur du Ministère des Rêves.
Une soirée pour découvrir, à travers trois parcours littéraires très différents, la richesse d’une Europe qui s’écrit dans toutes ses langues.
Une rencontre animée par Katharina Loix van Hooff, fondatrice et directrice des éditions Les Argonautes, maison saint-germanoise dédiée à la littérature européenne et à sa traduction.
À l’occasion de la Journée des auteurs européens, initiative co-financée par l’Union Européenne, Les Argonautes Éditeur s’associe aux médiathèques pour vous faire découvrir les coulisses de son travail.
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