Les Grands Bruits
Marente de Moor
Traduit du néerlandais par Noëlle Michel
Éditeur : Les Argonautes Éditeur
Dans un village abandonné de l’ouest de la Russie, au milieu d’une nature sauvage de plus en plus envahissante, Nadia et Lev se déchirent autour de leurs non-dits. C’est ici, parmi leurs animaux, que ce couple de biologistes dirigeait autrefois un laboratoire et un refuge pour oursons orphelins. Mais les bénévoles ne viennent plus.
Depuis un certain temps, des bruits étranges se font entendre dans le ciel et la forêt « comme si Dieu poussait des meubles ». Et déjà les souvenirs les plus sombres remontent à la surface. Que reste-t-il de la vie qu’ils voulaient se construire ? Sans fard, Nadia raconte son histoire. Mais peut-on lui faire confiance ? Et qui est Esther, cette femme venue de l’Ouest qu’elle aimerait tant oublier ?
Marente de Moor nous offre le portrait ardent d’une femme aux prises avec ses choix. Les Grands Bruits est un jeu psychologique saisissant et un hommage sublime à la puissance de l’imaginaire.
Parution 10 janvier 2025
Pages 320
ISBN 9782494289505

chute URSS
passé/présenthumour • passion • mystérieux
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« Marente de Moor nous amène au coeur des ténèbres de la forêt russe pour nous faire traverser la conscience d’une femme en colère et nous dévoiler son sombre secret. Un roman d’une puissance imaginaire rare, impossible à lâcher. »
Katharina Loix van Hooff «
Auteur/Autrice
Marente de Moor
Née en 1972, Marente de Moor est la fille de l’écrivaine néerlandaise Margriet de Moor. Pour son deuxième roman, La Vierge néerlandaise, elle a reçu le prestigieux Prix AKO ainsi que le prix de l’Union Européenne de littérature (2014). Publiés par les plus prestigieux éditeurs dans le monde entier, les romans de Marente de Moor n’ont jamais été traduits en français.
Traducteur/Traductrice
Noëlle Michel
Noëlle Michel est traductrice et autrice. Ingénieure en génie biologique, sa passion pour les langues et la littérature l’a amenée à devenir traductrice indépendante. Elle écrit elle même en français depuis plusieurs années. Viande (2020) est son premier roman, suivi par Demain les ombres, 2023. Noëlle Michel vit à Gand, en Belgique néerlandophone, depuis 2002.
Ils en parlent
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« Le roman de Marente de Moor témoigne d’une vaste connaissance de l’histoire russe comme de la mentalité soviétique dans les années 1980, alors que le monde communiste agoniste, vieil ours moribond. Mais “Les Grands Bruits” est aussi un roman poétique et douloureux qu’éclaire Nadia de son intense et magnifique présence. »
— Le Nouvel Obs
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« À la fin de l’ère soviétique, un couple de zoologistes abandonne le laboratoire pour le terrain. Que reste-t-il de ce rêve confronté au monde nouveau? Un roman habile, réaliste et poétique signé Marente de Moor »
— Le Temps
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« Avec une écriture riche et évocatrice, Marentre de Moor nous plonge dans une Russie à la fois réaliste et symbolique où la nature devient un miroir des tumultes intérieurs des protagonistes. L’écrivaine néerlandaise explore des thèmes profonds comme l’impact de l’isolement, la fragilité des relations humaines et le lien entre l’homme et la nature. »
— Libre Belgique
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« D’une écriture aussi mystérieuse que sauvage, Marente de Moor (traduite en seize langues) esquisse le portrait d’une femme face à différents choix, d’une conscience féminine en colère. »
— La Grande Parade
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« Il est question de la prédation des hommes envers les animaux, de la confrontation humiliante à l’occident après la chute du mur, de maternité, de couple, de solitude, de folie et de résistance aussi, dans ce roman prenant, bien écrit, innervé par un suspense patiemment entretenu, qui reste subtilement énigmatique. »
— Les Notes
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« Les pensées de la femme, dans un rapport intime à la nature, vont et viennent entre passé et présent, de ses espoirs de jeunesse à son amertume actuelle, et résonnent avec les changements politiques du pays. »
— @nos_lectures_hors_champ
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« Un récit d’une bouleversante beauté qui distille petit à petit son ambiance mélancolique et onirique jusqu’au creux de l’âme. »
— Librairie Lettres et merveilles – Pontoise
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« Les Grands Bruits est un jeu psychologique saisissant et un hommage sublime à la puissance de l’imaginaire. »
— Librairie Un Monde à soi – Roanne
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« La vie se résume peut-être à ce que nous décidons de raconter… Avec une langue sublime et saisissante, Marente de Moor, fait le portrait troublant et menaçant d’une femme confrontée à la déformation de ses souvenirs. »
— Librairie Au bord du jour – Géraldine Hérédia – Voiron
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« J’ai été happée dès le début et n’ai pas réussi à le lâcher, il y a quelque chose d’envoûtant, de magnétique dans cette histoire. C’est passionnant et cela permet de mieux comprendre la Russie d’aujourd’hui. »
— Librairie L’Embellie – Eloïse – La Bernerie-en-Retz
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« Un bel aperçu de la rentrée littéraire de janvier et Bernie dans la neige en prime ! Un régal cette année encore en littérature. »
— Librairie L’ours à lunettes – Huy – Belgique
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« Les Grands Bruits poursuit son histoire vertigineuse et pleine de mystère à travers une conscience féminine en colère. »
— Süddeutsche Zeitung
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« Oh, ces phrases inoubliables ! Elles évoquent brillamment les forêts de Russie, aussi abandonnées et menaçantes que magnifiquement sauvages. »
— NRC Handelsblad
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« Dans Les Grands Bruits, l’histoire contemporaine et le récit d’une nature qui reprend ses droits deviennent grande littérature. »
— Freundin Donna
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« Le langage de Marente de Moor est un phénomène naturel, il ne se compose pas de mots, mais de graines tombées et germées sur le sol fertile de l’imagination. »
— Badische Zeitung
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« Les Grands Bruits est impossible à lâcher jusqu’à son dénouement et à la découverte de la vérité. »
— De Volkskrant
Extrait
1
Pas un bruit, pourtant le jour commence déjà à poindre. Devant moi se dessinent les cônes et triangles du papier peint ; derrière moi, la chambre attend. Avec ses fenêtres à demi occultées aux rebords cassés. Avec le fauteuil de velours sur lequel pend ma robe chasuble, comme si je la portais encore. Avec la table aux quatre pieds enfoncés dans le tapis, le buffet et les animaux en porcelaine, et les trois verres de cristal qu’il nous reste. Avec le seuil qui rêve de m’envoyer au diable, et le couloir qui reflétera mon image comme l’eau noire d’un fossé. Dans ce couloir, deux portes sont entrouvertes : l’une mène à la cuisine où attend la vaisselle sale, l’autre à la pièce où il se trouve, lui.
La porte d’entrée est bien fermée. Mais dans l’interstice entre le battant et le seuil s’immisce le givre qui a envahi la terrasse, elle-même prise d’assaut par le jardin encore recouvert d’une trentaine de centimètres de neige. Au fond du jardin, la barrière s’ouvre sur le sentier, que mes pas seront les premiers et les derniers à marquer de leur empreinte, comme chaque jour ou presque. Ne nous attardons pas, continuons, laissons à gauche la maison de Serpiakov, aux fenêtres devenues ternes et grises tels des yeux atteints de cataracte, et à droite l’arrêt de bus, déserté lui aussi. Depuis une dizaine d’années, je crois, peut-être plus. Quoi qu’il en soit, c’est au cours de la même année que les bus ont cessé de circuler et que notre unique voisin est parti. L’année que je préfère oublier.
Nous l’appelions Serpiakov le Gentil. Dans la région, son amabilité était aussi exceptionnelle que sa dentition complète. Lui pouvait en tout cas se permettre de rire de toutes ses dents. Et il n’est jamais tombé dans l’alcool, pas même après la mort de sa femme. Nous ignorons pourquoi il est parti, il venait de repeindre les corniches de son toit. Peut-être a-t-il pris le dernier bus et n’a-t-il pas pu rentrer, peut-être est-ce aussi simple que cela.
Après l’arrêt de bus s’étendent les champs, autrefois cultivés, ainsi qu’une vingtaine de bâtiments, petits et grands, dont une modeste école, la boulangerie et le cabinet médical. Au-delà se trouve le site de l’ancienne usine de piles électriques. Tout est désert et abandonné, et jonché des mêmes débris gris à l’intérieur. Selon moi, c’est à cause du temps qui passe trop vite. Les jours défilent à toute allure, et le temps essaie de freiner, d’où la poussière. Plus loin, les marais. Personne n’en a jamais rien tiré – en temps de paix, du moins. Dans ce pays, les zones marécageuses sont l’apanage des moustiques et des ennemis, si vous les éradiquez, elles ne serviront plus à rien, elles se contenteront d’exhaler de mauvaises odeurs, comme un vétéran saoul vautré sur le canapé de la cuisine. Derrière coule la rivière, avec ses affluents. Kilomètre après kilomètre, une nature sauvage et ennuyeuse s’étend jusqu’à la frontière de l’oblast, et, pour peu qu’on parcoure une bonne distance en direction du sud-est, on finit par arriver à la capitale, qui cache encore derrière elle quelques villes millénaires. Plus loin, toujours plus loin, des dômes, des portails, des citadelles, des steppes à n’en plus finir, des forêts aux arbres de plus en plus hauts, des villages où les gens parlent de moins en moins ; l’horloge avance, il est plus tard, ou devrais-je dire plus tôt, quoi qu’il en soit ce sont sept fuseaux horaires qui se déploient de l’est à mon lit. Devant moi, donc, ces cônes et triangles. J’ai collé ce papier peint au mur une semaine après l’emménagement. Qu’est-ce que j’imaginais, à l’époque ? Qu’il serait vite recouvert par un autre, plus beau. Pas qu’au bout de trente et un ans passés en un clin d’œil, je le contemplerais toujours.
Il me reste cinq minutes de silence, tout est encore endormi. Le train ne traverse ces forêts que la nuit, comme les renards et les blaireaux. De l’autre côté de ce mur se trouve tout ce qui me rassure. Le tas de bois soigneusement empilé, le ruisseau avec ses brochets, ses truites et ses écrevisses, la forêt, qu’on avait l’habitude d’appeler la forêt enchantée, parce qu’il y pousse des champignons comestibles longtemps après la saison. C’est grâce à eux que nous sommes en vie, même si les pouvoirs publics prétendent que nous n’existons plus depuis 2012. Ils nous ont rayés des registres, ont inscrit « zéro habitant » derrière le nom de notre village. Plus loin, qu’y a-t-il encore plus loin… ? La grand-route. De l’asphalte et des rails. Le lac Noir, c’est son vrai nom, et les mines que les résistants ont disséminées dans la mousse, dans l’espoir qu’un Allemand poserait le pied dessus. De là-bas, une petite heure au volant, et on est en Europe, chez les Lettons. Les autres. Ma position à moi dans tout ça, avec cent cinquante kilomètres devant et neuf mille dans le dos, n’est pas franchement équilibrée.
Sans me retourner, je caresse le drap derrière moi. Non, cette époque-là est révolue. Lev ne couche plus ici mais là-bas, dans le bureau, avec ses mains sèches sur la couverture et ses jambes moites dessous. Peut-être dort-il encore, comme tout le reste de notre cirque grotesque. C’est le moment de la journée où seul le sol remue, un flot montait de terre et arrosait toute la surface, avec tout ce qui fond et grouille à l’intérieur. Ces derniers temps, la Création s’accomplit ici chaque matin. Chaque jour, Dieu arrache la page précédente de son cahier et repart de zéro. J’aimerais pouvoir entendre ces bruissements-là, mais pour ce qui est des sons il suffit de lever les yeux. On entend alors, de haut en bas, par ordre d’arrivée : pépiements, croassements, bourdonnements, frémissements, voltigements, hennissements, aboiements, bêlements, ébrouements, caquètements, et, très bas sur pattes, grognements. Voilà maintenant le corbeau qui vient gratter au rebord de la fenêtre. Impossible de le manquer. Âgé de cent ans, il est presque aussi grand que le châssis. On peut deviner quand il est sur le point de parler, il ouvre le bec avant même que les mots n’enflent dans son gosier. N’en sortent quasiment que des injures, comme « enfoiré » et « casse-toi ». Mais pas maintenant. Pour l’heure, il me regarde de son œil unique et s’apprête à toquer à la vitre. On raconte que les oiseaux toquent aux fenêtres parce qu’ils prennent leur reflet pour un rival, mais c’est encore une de ces théories reprises sans réfléchir sur les bancs d’école, car quiconque vit ici sait que cette terre appartient aux bêtes et qu’elles attendent toujours quelque chose de nous. Autrement dit de moi, la dernière habitante dotée d’un cerveau encore un tant soit peu fonctionnel. La première fois que j’ai entendu le corbeau, j’ai cru que c’était quelqu’un qui cognait au carreau tant son bec frappait la vitre violemment et en rythme. J’ai écarté le rideau, il m’a fait comprendre qu’il voulait à manger et j’ai obéi. Je n’aurais pas dû. Depuis, il me réveille deux fois chaque matin, à une demi-heure d’intervalle, et, puisque c’est à présent la deuxième fois, il doit être sept heures.
– Merde !
Oyez ! L’homme a prononcé son premier mot.
– Nadia !
C’est moi. La femme. Qui se retourne et reconnaît la fenêtre et la chaise, les guenilles, le buffet vitré, la porcelaine, le seuil, le couloir, la porte d’entrée, la neige, le désordre, la boue, et qui voit tout ce qui l’attend. Il n’y a que le miroir qu’elle avait oublié, avec son corps dedans. Parfois, elle espère que c’est son regard qui s’est aiguisé au fil des années, son jugement qui s’est durci, et non sa chair qui s’est affaissée sous le poids des ans, à l’image des fondations enfouies d’un entrepôt. Et Dieu sait que le temps ne se prive pas de les écraser, elle et toutes les femmes de la campagne dans le monde entier ! Certains diront : celle-là, c’est une sorcière. Et elle répliquera : hé, pourquoi pas, après tout ?
– Nadioucha !
Je ne suis pas encore en état de répondre. Ma voix se réveille après le reste de ma personne. Elle se retourne encore une fois au chaud, à l’intérieur, se tait avec humeur. Il arrivera un jour où elle ne se lèvera plus du tout, pour la simple raison que je n’aurai plus rien à dire sur ce cirque grotesque. Pour l’heure, je tape du pied, et chaque chose se met en branle : mes seins dans le miroir, mes verres dans le buffet, mes animaux dans leurs abris nocturnes. Seul mon mari reste couché pour mieux crier. Comme tant d’autres, il crie parce qu’il n’a pas grand-chose à dire, ou en tout cas moins qu’avant.
– Nadi ! Tu as déjà vérifié l’eau ?
Mon Dieu, la journée a commencé. Pourquoi, au fait ? Pourquoi n’avons-nous pas droit à l’oubli, ne serait-ce qu’un seul jour, dans ce trou paumé et abandonné de tous ? Ne pourrait-on simplement sauter quelques heures, pour que je puisse me recoucher ? Quelqu’un peut-il me dire pourquoi j’enfile cette robe chasuble pour la dix-millième fois, pourquoi je mets ces pantoufles malodorantes, pourquoi je noue ma tresse ? Il n’y a personne pour le voir. Ce que je nettoie sera de nouveau sale demain, ceux que je nourris auront de nouveau faim. Que se passerait-il si je restais au lit ? Le jour se lèverait sans que personne ne le remarque. Mais soit, je vais une fois de plus retrouver mon homme, qui est déjà debout, nu, sec et furieux. Son torse qui se soulève et s’abaisse violemment demeure velu et musclé malgré tout, comme s’il faisait encore le gros du travail ici. Il est de près de vingt ans mon aîné. Lenia, Levonia, Lev Valerievitch, professeur L.V. Bolotov, appelez-le comme vous voulez, semble être dans la force de l’âge, mais il n’est même plus capable de fendre du bois. Ou il refuse d’essayer.
– Tu as déjà vérifié l’eau ? répète-t-il d’un ton égal.
– Non, pas encore. Je viens de me lever.
– Il y en a sûrement moins qu’hier.
– Hier, c’était bien.
– Il faudrait qu’on mesure le jet…
Il replie ses mains sur son sexe, qui a l’air plus grand que quand nous baisions encore. Il paraît que les arriérés mentaux ont de grosses queues eux aussi. Ce que la nature accorde d’une main, elle le reprend de l’autre.
– … qu’on note le diamètre et qu’on contacte la compagnie des eaux. On doit faire valoir nos droits.
Derrière la deuxième des trois fenêtres de la pièce surgit notre bouc. Il en impose. La langue pendant comme un bifteck avarié, il secoue les sons de sa caboche. « Bloublabloublahaha ! » C’est l’un des mystères de ce foyer et de ses environs : comment se fait-il que notre adorable petite chèvre, après être restée naine pendant trois ans, se soit soudain mise à grandir et à muer, pour finir par babiller tel un adulte attardé ? C’était pourtant bel et bien une femelle, on ne peut pas se tromper avec ces choses-là, les chèvres ne sont pas des lapins. Cependant, ce troisième été, des attributs se sont mis à lui pousser dans tous les sens : barbiche, cornes, couilles. Non mais regardez-le, avec ses quatre pattes dans la neige ! Mets-lui un coup de fusil, dit Lev sans même se tourner vers lui, parce que je l’aide à enfiler sa robe de chambre et ses pantoufles. Il ne suit pas mes gestes, mais garde les yeux levés en l’air.
– Tu as entendu quelque chose, cette nuit ? demande-t-il.
– Les bruits de panique habituels.
– Non, je veux dire en provenance du ciel.
– Ah, ça.
– Les Grands Bruits.
– Oui, oui.
Lorsqu’il semble avoir toute sa tête comme maintenant, il arrive à me faire douter, et je me dis soudain qu’il sait parfaitement ce qui nous attend, et que c’est moi qui fais fausse route.
– C’est juste un phénomène météorologique, j’avance.
Le mot « météorologique » est rassurant, il évoque l’image d’experts du temps qui maîtrisent la situation.
– Ils reviendront, martèle-t-il, je te le garantis.
– Bloublabloublahaha !
Lev se prend la tête entre les mains.
– Mon Dieu, que quelqu’un abatte ce monstre ! J’en peux plus. C’est déjà assez pénible comme ça.
Bienvenue dans notre cirque grotesque. Voilà à quoi ressemble notre foyer depuis que les enfants ont quitté la maison, nous laissant seuls tous les deux. Si Lev avait su à l’époque qu’il ferait un jour partie des attractions burlesques, il se serait tiré une balle dans la tête, mais à présent il marche jusqu’à la salle de bains, entre dans la baignoire, ouvre le robinet et se savonne. Oh, je ne me berce pas d’illusions. Les moments de lucidité comme celui-ci ne durent jamais longtemps, tout à l’heure je devrai l’aider à se relever, il me regardera sans me voir, les yeux vitreux, pendant que son repas refroidira. Il se précipitera dehors en braillant et scrutera le ciel. Puis il retournera au lit, dira que nous devons appeler Klimov. Jenia Klimov, ornithologue, encyclopédie faite homme, ami intime, mort depuis une dizaine d’années. Il est décédé l’année où les bus ont cessé de venir, et où le voisin et tant d’autres choses ont disparu, l’année que je préfère oublier.
En revanche, j’aime me remémorer l’année 1984. Le jour de notre déménagement était suffocant, un souvenir confirmé par de nombreuses photographies sur papier mat. Le voyage avait été long. Trois hommes et une femme enceinte à bord d’une Lada Niva rouge tractant une remorque. Un périple lent, poussiéreux, assourdissant. Par-dessus le rugissement du moteur, Klimov et Evtiouchkine chantaient à tue-tête Un million de roses, le tube qui passait alors en boucle à la radio, pas seulement ce jour-là, d’ailleurs, mais toute l’année, et aussi la précédente et les suivantes. Alla Borissovna Pougatcheva, notre très chère Petite mère de la Patrie à la voix rauque. Et moi, j’étais donc enceinte, ce que chaque bosse de la route cahoteuse se chargeait de me rappeler. À l’image de la Lada, j’étais surchargée, sauf que ma cargaison n’avait pas été engendrée sur place, mais dans une chambre d’étudiant de Léningrad, sur le canapé-lit que nous traînions avec nous et dans lequel je couche encore aujourd’hui, parmi le reste de notre bric-à-brac moderne totalement inadapté à la maison russe traditionnelle qui nous attendait. Comme le téléviseur que Lev avait dérobé dans l’appartement de son ex-femme la nuit avant notre départ, et sur lequel nous pouvions capter une seule et unique chaîne à l’époque, chaîne qui a d’ailleurs disparu depuis quelques années – néanmoins l’appareil continue de monter la garde dans la salle à manger, pour la forme, tel un vieux majordome aveugle. Cette pièce nous sert en fait de chambre à coucher. Nous étions censés dormir en haut, comme les enfants. Tout le monde nous avait déclarés fous de ne pas attendre la naissance de notre aînée pour quitter la ville. Mais nous voulions avoir le temps de respirer l’air frais à pleins poumons et de lui confectionner un lit de notre propre bois. Nous étions si romantiques !
Un million, un million, un million / de roses rouges / par la fenêtre, par la fenêtre, par la fenêtre / tu découvres / lui qui t’aime, lui qui t’aime, lui qui t’aime / pour de vrai / changera toute sa vie en fleurs pour toi .
Et voilà, maintenant, j’ai l’air dans la tête.
– Nad, c’est fini ! C’est fini pour de bon.
Accroupi dans la baignoire, Lev tente de recueillir le peu d’eau qui coule du robinet crachotant. Elle a la couleur d’un thé trop fade, et sa pression diminue de semaine en semaine. Cette peur-là, je la partage. Sans eau, même nous, nous ne pouvons pas vivre. Si nous, les habitants oubliés des rives de la Malaïa Smota, en sommes privés, nous n’aurons d’autre choix que de partir. Je pourrais ramasser de la neige, mais une pleine brassée suffirait tout juste à préparer une petite théière. En outre, qui sait ce qu’elle contient – après tout, les vrais polluants sont incolores. L’usine a mis la clé sous la porte voilà près de vingt ans, pourtant il m’arrive encore de sentir l’odeur du goudron avec lequel on scellait les piles. Quand je lui parle de ces effluves fantômes, Lev prétend que je me fais encore toutes sortes d’idées absurdes.
– Aïe, aïe, aïe, dit-il, dégoulinant et misérable, mais en se redressant il lâche tout bonnement un pet.
Ça aussi, c’est nouveau. Le professeur Bolotov ne s’adonnait pas aux flatulences, c’était un monsieur comme il faut, qui ne sortait jamais sans son mouchoir plié en six, avec lequel il s’essuyait le nez quand il était sur le point d’affirmer quelque chose. Il en changeait tous les jours.
– Allons, essuie-toi, à table.
Je surveille mes paroles, car, lorsqu’il affiche cette humeur-là, toutes les occasions sont bonnes pour me contredire. Lev reste un homme autoritaire. Pas question pour lui de devenir plus facile à vivre ou de s’adoucir avec l’âge ; il aime toujours autant me clouer le bec. Ses mots se multiplient de manière asexuée comme des bactéries, ils se divisent sans aucune influence extérieure et croissent en pensées dont nul ne saurait plus le dissuader. Parler de la pluie et du beau temps ne l’a jamais intéressé. Quand j’ai fait sa connaissance, il était capable de passer des soirées entières à développer ses théories à la noix, sans croiser mon regard ne serait-ce qu’un instant. J’avais l’âge où l’on admire encore les orateurs. Il faut être vieux et esseulé pour apprendre à apprécier les conversations sur la pluie et le beau temps. Parce qu’on peut prononcer un discours face à un arbre, et avoir une discussion avec un livre, mais pour la pluie et le beau temps on a besoin de deux personnes en chair et en os, et d’un peu de bonne volonté.
Pour ce qui est de la chair et de l’os, c’est lorsqu’il se met à table en humant l’air que Lev est encore le plus incarné. Je lui donne à manger en premier, puis je m’occupe des bêtes. « Ouaf ouaf », « hiiii, hiiii ». Les symptômes d’une nervosité canine s’échappent de l’arrière-cuisine depuis un quart d’heure. Bamcha, notre chienne, est en effet persuadée qu’une journée pourrait passer à la trappe, et elle avec. De son point de vue, le temps appartient à la main qui ouvre la porte et la caresse. Elle explose de joie et tourne en rond avant même d’uriner ou de se jeter sur sa pâtée. Ensuite vient le tour des poules et des chèvres, qui s’échappent de leur abri nocturne sans se soucier les unes des autres, parce qu’elles n’ont d’yeux que pour moi et mes mains pleines de graines de sarrasin et d’orties séchées. Et voici les chats qui se frottent contre mes jambes, le cheval qui donne un coup de sabot à la porte de l’écurie, Lev qui demande depuis la terrasse couverte si la soupe, c’était tout ce qu’il y avait. Je suis cette divinité qui s’est levée, aujourd’hui encore.
La maison craque dans le vent, elle aussi est un peu perdue. Dès le premier regard, j’ai su qu’elle était plus féminine que moi. Plus raisonnable. Avec ses fins traits de peinture blanche, et sur sa façade une clématite en fleurs qui ne survivrait pas à l’hiver 1993-1994. De l’intérieur, tous les bruits du dehors se paraient de grâce. Même la saleté sentait bon, la poussière sur le sol était douce. J’étais allée m’asseoir sur la terrasse et j’avais contemplé notre lieu de vie, qui à l’époque n’avait encore rien de grotesque, mais correspondait exactement à l’idylle que j’espérais, et la maison avait offert un appui à mon dos fatigué. Après dix heures de voyage, nous n’avions plus l’énergie de déballer nos affaires. Nous avions pêché du poisson dans la rivière, allumé un feu et traîné sur le perron le nécessaire pour dormir. Lev se tenait là, à peu près comme maintenant, les manches de sa chemise retroussées. Empli de certitudes sur ces choses dont j’ignorais tout. Je pensais que j’arriverais à le rattraper. Que la différence d’âge s’estomperait entre nous grâce au bébé dans mon ventre, grâce à l’addition magique de la mère et de l’enfant.
– Je crois qu’ils vont revenir, répète-t-il.
Assis sur la terrasse, une couverture sur les genoux, nous partageons une tasse de thé réchauffé. Il observe le ciel. Je l’observe, lui. Les Grands Bruits, comme il les appelle, ne proviennent pas d’orages ni de tempêtes, mais sont encore plus assourdissants ; nous les avons entendus à trois reprises. Ils ont rendu Lev nerveux.
– Fais-toi une raison, lui dis-je, on est à la retraite, il est temps de s’abandonner à la routine des jours qui se répètent avec leur lot de rituels et de mystères. Quand on est à la retraite, on souffle sur son thé en disant : « Ça, c’était quelque chose ! »
Il s’est calmé un peu, ses affirmations ont cédé la place aux sempiternelles questions : il veut savoir si je les ai entendus, si je sais ce que c’est, si je pense qu’ils vont revenir. J’ignore ce que je redoute le plus, qu’il ait raison et qu’un grand malheur se soit bel et bien abattu sur nous, ou que je sois condamnée à subir ses délires pour le restant de nos jours.
Le ciel est menaçant, trop sombre pour cette heure de la journée. Mais est-il bien l’heure que je crois ? Les gens de la ville n’imaginent pas combien le temps passe vite à la campagne. Les matinées appartiennent aux animaux, pour qui aucune heure n’est la première ni la dernière, elles sont dédiées à leur nourrissage et leur merde. Les après-midi sont consacrés aux cultures, à leurs moisissures et leurs maladies, aux bords tranchants de leurs feuilles sur vos doigts et à leurs racines dures sous vos pieds. Ajoutez-y les vaines tâches ménagères, et vous terminerez trop fatigué pour profiter de votre soirée. Ici, les objets se cassent pour de bon, les imprévus ont des conséquences fâcheuses, ici le mauvais temps peut vraiment jouer contre vous. Il y a des jours où je ne vois rien d’autre que les empreintes de mes propres bottes. Les citadins se représentent cette région comme une suite de superbes panoramas que nous passons notre temps à contempler, béats, jusqu’à la tombée de la nuit, mais c’est faux, nos yeux sont sans cesse attirés vers le bas, vers la boue et la neige qui jamais ne s’assèchent, nous forçant à nous courber. Et c’est justement là, au milieu de cette gadoue, que remontent les souvenirs que l’on espérait avoir enfouis. Aujourd’hui, je voulais faire un tour en traîneau avec Plov, pour profiter tranquillement du paysage. Pour me concentrer sur ce qui pousse ou ce qui, au contraire, n’a pas passé l’hiver, sur ce qui tombe de l’anus du cheval dans la neige et, encore fumant, appâte insectes et oiseaux. Mais il fait déjà nuit.
– Je le sens, dit Lev, ils vont revenir.
– Et après ?
Il me dévisage un instant, hébété, se replonge dans son thé. Aujourd’hui, notre conversation n’ira guère plus loin.
Vers minuit, il règne un silence lunaire. J’ai épluché les pommes de terre pour demain, étendu le linge, mené les bêtes dans leurs abris, mis Lev au lit. Je reprends mon souffle, assise dans mon fauteuil au bord de la terrasse. C’est ici que j’attends ton train. Dis-moi, machiniste, qu’as-tu déjà évité d’un cheveu ? Sans doute suis-tu toujours le même parcours et n’aimes-tu pas beaucoup les surprises, mais que se passe-t-il si une harde de cerfs traverse devant tes roues et qu’il est trop tard pour freiner ? Cette éventualité existe, ici encore plus qu’ailleurs, y compris hors période de rut. Ces bêtes non plus n’ont plus peur de nous, je peux te l’assurer. J’entends en continu le bruit de ma respiration, et parfois l’appel hésitant d’une chouette, mais il ne m’est pas destiné. Le train, si : lui ne s’adresse qu’à moi. Et toi, machiniste, tu es le seul à être là, le seul à travailler, éveillé dans ta cabine. Tu avais promis qu’un train passerait chaque nuit. Peut-être vas-tu t’arrêter, cette fois ? Attends, il ne faut plus penser à rien à présent, ne pas respirer trop bruyamment, avaler le thé, fermer les yeux, écouter. Vous voilà, toi et ton déferlement d’acier. Chaque nuit, j’espère que les wagons seront aussi nombreux que possible. Je ne peux plus m’endormir sans eux, ils me bercent comme ma grand-mère savait le faire. Rien de plus réconfortant que l’idée de quelqu’un, tout près, qui soit encore debout, habillé. À son poste. Chaque nuit, le temps du passage d’un nombre variable de wagons, nous partageons toi et moi ces kilomètres désolés à travers notre pays. Tu es toujours à l’heure, machiniste, malgré ta solitude, qui est peut-être encore plus grande que la mienne. Tes rames martèlent les rails en rythme, wagon après wagon après wagon après wagon. Les entends-tu aussi, depuis ta cabine ? Un million, un million, un million, un mil-lion, un mil-lion. Tu suis la chanson dans ma tête. Je garde les paupières closes, les battements de mon cœur tentent de rattraper les roulements, peut-être vas-tu émettre un coup de sifflet mais, hélas, tu es déjà passé. La cadence s’évanouit en un bruit de fond qui s’atténue lentement, jusqu’à ce que le vent le balaie, lui aussi. C’est tout pour aujourd’hui. La belle rencontre fut brève / dans la nuit le train l’a emportée / mais dans sa vie il y avait / le chant éperdu des roses… Oui, éperdue, et même folle à lier, je pourrais bien finir ainsi.
À vos agendas !
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Salon littéraire du Pays d’Aix
03-06 septembre 2026
Salon Littéraire du Pays d'Aix 37ème édition
Cours Victor Leydet, cours Victor Leydet, 13710 Fuveauhttps://provence-alpes-cotedazur.com/que-faire/sortir/toutes-les-sorties/salon-litteraire-du-pays-daix-37eme-edition-fuveau-fr-2869881/
La 37e édition du Salon littéraire du Pays d’Aix met à l’honneur l’Arménie, et notre autrice, la grande dame de la littérature arménienne Susanna Harutyunyan, y sera l’invitée du 3 au 6 septembre prochain pour présenter son roman Le Village secret (Les Argonautes 2024).








