L’heure de la vache

Pajtim Statovci

Traduit du finnois par Claire Saint-Germain

Éditeur : Les Argonautes Éditeur

En 1996, un jeune garçon, réfugié avec sa famille en Finlande, passe l’été chez ses grands-parents au Kosovo. Dans la ferme, le grand-père, maître sur ses terres, fait régner la loi du plus fort. Ce que le garçon y vivra, à la lisière de l’enfance et de la violence, il ne le comprendra que bien plus tard.

Devenu adulte, il retourne avec sa mère dans un pays toujours meurtri par la guerre, pour affronter ce qui lui rend la vie insoutenable : la cruauté, l’humiliation, les silences. Mais comment faire confiance à une mémoire qui se dérobe ? Et que devient le pardon, quand la vengeance apparaît comme la seule justice possible ?

Voix majeure de notre monde contemporain, Pajtim Statovci nous parle des corps survivants et sonde la fragilité de nos rédemptions. L’Heure de la vache est un roman incandescent. Une plongée vertigineuse au plus sombre du cœur humain.

Parution 20 mars 2026
Pages 304
ISBN 9782487712041

L'heure de la vache est le quatrième roman de l'auteur finlandais d'origine kosovare Pajtim Statovci, traduit par Claire Saint-Germain

Guerres de Yougoslavie

passé/présent

sombre • intense • bouleversant

Mood du livre
enfance, filiation, oppression

Précommandez

(Disponible dès le 20 mars 2026)

22.00 Ajouter au panier

Retrouver sur la carte

Le mot de l’éditrice

« Dans cet univers la lumière se fait rare. Et pourtant, elle est aussi là, la force de la littérature : elle est capable de nous confronter, avec une impitoyable lucidité, à la souffrance, à la haine de soi, au peu d’espoir qui reste pour le monde. Avoir compris cela confère à l’écriture de Pajtim Statovci une beauté éblouissante, une élégance irrésistible. »

Katharina Loix van Hooff

Auteur/Autrice

Pajtim Statovci

Né en 1990 au Kosovo, Pajtim Statovci a émigré à l’âge de deux ans avec sa famille en Finlande. Il est l’auteur de La Traversée (Buchet-Chastel, 2021; Folio, 2022), après Mon chat Yugoslavia (Denöel, 2016; Folio, 2017).

Pour son troisième roman Bolla, il a remporté le prestigieux Prix Finlandia en 2019. La traduction anglaise a été dans la sélection finale pour le Kirkus Prize for Fiction (Etats Unis) 2021 et pour le James Tait Black Prize (Royaume Uni) 2023. La traduction italienne a remporté le Premio Lattes Grinzane 2022 et la traduction française de Claire Saint-Germain a été sélectionné pour le Grand Prix de traduction de la ville d’Arles.

Il est traduit dans dix-sept langues.

en savoir plus

Traducteur/Traductrice

Claire Saint-Germain

Claire Saint-Germain vit à Helsinki. Elle intervient auprès de jeunes traducteurs dans le cadre du programme de mentorat du Finish Literature Exchange (FILI) et a traduit des auteurs aussi prestigieux que Laura Lindstedt (Gallimard), Aki Ollikainen (Héloïse d’Ormesson) et Riikka Pulkkinen (Albin Michel).

en savoir plus

Ils en parlent

  • « Pajtim Statovci est une star de la littérature finlandaise, et son nouveau roman présente la prose la plus majestueuse depuis des décennies, précise, terrifiante et néanmoins élégante dans son expression. »

    Helsingin Sanomat

  • « Incroyable, éblouissant et merveilleux. »

    Levoton Iukija

  • « Un roman à couper le souffle. »

    Turun Sanomat

  • « Les dons littéraires de Statovci sont prodigieux. »

    The New York Times Book Review

  • « Pajtim Statovci a remporté le Finlandia du roman : une consécration pour un auteur qui, à seulement 34 ans, remporte pour la seconde fois ce prix majeur. »

    Yle.fi, radio et télévision finlandaise

  • « La narration hypnotisante de Statovci nous capte entièrement. Avec ses phrases superbement construites, il crée un monde fictif à la fois fascinant et vaste dans laquelle on a envie de rester. »

    Hufvudstadsbladet

  • « Le roman décrit, de façon étourdissante, la force de l’imagination et la fugacité des souvenirs ; les traumatismes de la guerre hantent les personnages. »

    Yle.fi, radio et télévision finlandaise

Extrait

J’ai bientôt neuf ans et j’ai à peine réussi à dormir tellement je suis surexcité par la vache. Pendant tout le voyage en voiture, épuisant, qui dure déjà depuis plus d’une semaine, mes parents ont beaucoup parlé de notre pays d’origine, le Kosovo est le plus bel endroit du monde et, quand il n’est pas en guerre, c’est un véritable paradis sur terre, un vrai xhenet, à ce qu’ils décrivent, et ils nous ont conté des histoires issues d’un temps dont je n’ai pas un seul souvenir : sur les vallées et les collines verdoyantes, sur les rivières qui creusent leur lit au travers, si belles et pures que vos yeux se mouillent de larmes, sur la capitale si vaste qu’il vous faudra au moins autant de vies qu’un chat si vous désirez la voir tout entière, sur les forêts que vous pouvez traverser jusqu’à atteindre des pays étrangers, du Portugal à l’Inde, abritant des animaux dont vous ne trouverez point trace en Finlande, sur ma grand-mère qui a nourri des millions de bouches, sur mon grand-père qui possède une maison immense, et sur la vache puissante et noble, qui dort la nuit dans sa maisonnette personnelle – comme dans une réalité tout autre.

Nous arrivons chez mon grand-père tôt le matin parce qu’il vaut mieux franchir la frontière de nuit, nous apprend mon père, il est plus facile de graisser la patte aux gardes dans le noir qu’en plein jour car la lumière rend un homme malhonnête aussi visible qu’un lit double dans une chambre à coucher, il dit. Mon père est un homme impétueux et sévère qui fait ce qu’il veut et qui peut conduire éternellement sans se fatiguer, je m’en étonne mille et une fois durant le trajet, je suis assis avec ma grande sœur et mes trois grands frères à l’arrière du break gris et je tue le temps en me demandant quel genre d’êtres vivent au milieu des nuages, des êtres qui savent l’art de s’évaporer dans l’air, de se transformer en eau et en vent et de s’étirer pour faire le tour du monde, s’étirer si longuement qu’ils pourraient se chatouiller eux-mêmes la plante des pieds s’ils le voulaient. Un jour, moi aussi je saurai le faire, je serai tout à la fois citoyen des nuées et humain, je saurai me rendre invisible et alors j’écouterai à leur insu mon père, ma mère, ma sœur et mes frères et j’espionnerai les conciliabules importants des policiers, des banquiers et des présidents, je connaîtrai les codes des coffres et des chambres fortes où sont entreposés des richesses, des armes nucléaires et des documents cryptiques, et alors je donnerai de l’argent et de la nourriture aux pauvres et aux affamés, je mettrai fin même à cette guerre, j’aurai le pouvoir de déplacer les objets par la seule force de mon esprit, j’empêcherai tous les accidents et je sauverai des vies en agitant les mains ou en plissant les yeux, plus une seule voiture ne tombera du haut des à-pics que mon père appelle la honte des Balkans et dont il a une telle frousse qu’il roule souvent à contresens sur l’autre voie, j’arrêterai l’heure et je regarderai dans toutes les directions en même temps, j’aurai cent yeux et cent ailes, et je volerai plus haut et plus vite que les avions de chasse, la foule s’assemblera sous moi pour applaudir, le monde entier, pour me célébrer, qui l’eût cru, j’entendrai les gens dire, un pauvre gosse réfugié comme ça, ils s’étonneront et tendront les bras pour effleurer ne serait-ce que mes talons, je serai absolument phénoménal.

Mon grand-père est un vieil homme laid, suant, velu et rôti au soleil, et quand mon père se gare devant son portail, il tombe d’émotion, à genoux, dans l’herbe, avant même que quiconque n’ait eu le temps de descendre de voiture, et ensuite ma mère se précipite dehors pour se jeter dans ses bras, ils s’étreignent si serré que je me demande si les os de ma mère ne vont pas se casser, et ma sœur et mes frères impatients aimeraient eux aussi ouvrir leur portière pour rattraper ma mère ou rejoindre mon grand-père ou bien, derrière eux, la maison qu’ils connaissent déjà, mais mon père n’a pas encore donné sa permission, mon père quitte le volant et s’approche de mon grand-père qui s’est remis debout, il lui tend la main, mais mon grand-père ne la voit pas ou fait semblant de ne pas la voir, toujours agrippé à ma mère par le bras, l’embrassant sur la joue, et mon père range sa main dans sa poche.

Je pensais que vous vous étiez fait descendre en route, dit mon grand-père avant de poser un regard lourd de sous-entendus sur mon père, c’est complètement insensé de venir ici avec des plaques finlandaises, au milieu de ce chambardement, il gronde en relâchant ma mère, comment as-tu osé jouer avec leur vie, il poursuit en faisant un signe de tête vers nous, et nous nous regardons, médusés, sa voix péremptoire, colérique, est effrayante, on dirait qu’il s’apprête à frapper mon père. Est-ce que mon père ne lui a pas dit que la voiture dans laquelle nous avons voyagé résiste aux balles et qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour qu’elle se transforme en véhicule blindé et en vaisseau spatial ?

C’est même ce qui s’est passé en route, à l’approche de la frontière, mon père a arrêté la voiture quelques kilomètres avant le poste de contrôle et nous a dit de nous cacher, ma sœur et mes frères se sont roulés en boule par terre et moi je me suis allongé à plat ventre sur la banquette arrière, muet comme une sandale, nous sommes si maigrichons et petits que nous pourrions tenir dans un sac plastique, et ensuite mon père a étalé une couverture sur nous avant d’y empiler des sacs et des cartons, plus un doigt ne dépassait, et il nous a rappelé de ne pas souffler mot, sinon nous aurions un accident au cours duquel au moins un enfant mourrait.

Mon père a redémarré, il a commencé à décrire ce qu’il voyait autour de lui, là nous survolons un grand lac et d’ici on voit les lumières de mille maisons, comme elles sont belles, et oh, un bébé chien finlandais adorable, tout ébouriffé, qui veut jouer avec vous, il va vous attendre en bas, et ça, là, c’est quoi ? un bel ange resplendissant est monté jusqu’ici, il a quelque chose à nous dire, heureusement que votre père connaît aussi la langue des anges, et nous avons fait silence, je ne veux plus jamais ouvrir les yeux, j’ai pensé, et ensuite mon père a discuté en langue étrangère avec l’ange, il a sorti son vieux portefeuille en cuir brillant, bien rebondi, et donné de l’argent à l’ange, puis au bout d’un moment nous avons pu reprendre notre route, et lorsque, passé un certain temps, nous avons reçu la permission de nous extraire du tas d’affaires pour nous asseoir sur les sièges, nous avons été dépités de ne plus être dans les airs mais sur terre, et quand ma sœur a demandé à mon père si la voiture était censée avoir volé pour de vrai, la main droite de mon père s’est détachée du volant et a fusé comme une balle en plein dans le nez de ma sœur, et ma sœur s’est mise à pisser le sang et à brailler si fort que ça lui a certainement appris à ne plus poser de question aussi bête à mon père.

La terre rappelle à elle les siens, répond mon père à mon grand-père, il claque des doigts à notre attention, ma sœur et mes frères sortent embrasser mon grand-père mais moi je n’ose pas, je me sens plus en sécurité à l’intérieur de la voiture, et tandis que ma sœur et mes frères le saluent, ma mère et mon père commencent à décharger nos affaires, des palanquées de vêtements, de draps, de vaisselle, de bibelots, de tapis, nous avons apporté quelque chose de Finlande pour tout un chacun, et je m’égare un instant sur les sentiers de mes pensées, je songe à la vache qui se cache dans les parages, je peux même la sentir et pourtant je n’ai jamais vu une seule vache en vrai de vrai, je jette des regards furtifs autour de moi pour ne serait-ce que l’apercevoir, et à un moment j’entends toquer, c’est le doigt ridé, épais, à l’ongle noir de mon grand-père qui cogne contre la vitre.

Il est très sensible, le petit dernier, il fond en larmes pour un oui ou pour un non, il ne faut pas faire attention, et il a une passion pour t’inventer de ces choses, tu ne peux pas savoir comme il est doué pour mentir, il sait imposer sa volonté et t’embobiner comme le font les femmes les plus viles, et même il lit et il écrit mais, c’est dommage, seulement en finnois, avec ces affreuses sonorités métalliques qui t’écorchent les oreilles, dit mon père à mon grand-père d’une voix très déçue, ce que je prends mal parce que mes grands frères, qui ont plusieurs années de plus que moi, ne savent encore ni lire ni écrire comme il faut, et ce dans aucune des deux langues.

Ma sœur et mes frères commencent à transporter des affaires dans la maison, mon grand-père se penche derrière ma vitre, les interstices entre ses dents jaunes sont marron foncé, ses sourcils sont des chenilles poilues, dodues, venant de faire bombance, et il a l’air de sentir tellement mauvais que je ne veux pas ouvrir la portière, si bien que, comme je me borne à le regarder fixement, il abat le poing sur la vitre et je sursaute si fort que s’échappe de ma bouche un rot honteux, silencieux, que je tente aussitôt de ravaler mais, heureusement pour moi, mon grand-père ne s’en aperçoit pas.

Alors, il paraît qu’on est un petit embobineur, dit mon grand-père en grimaçant, il tape de nouveau, cette fois sur la portière qu’il tente d’ouvrir, mais je parviens à la verrouiller juste avant qu’il ne tire sur la poignée. Sors de là, petit brigand, et dis bonjour à ton grand-père, il s’exclame, tu ne te souviens pas de moi ? il demande, sa bouche tombante reste grande ouverte, et au même moment mon père revient en un éclair à la place du conducteur, déverrouille ma portière de l’intérieur et l’ouvre en grand, dehors, il m’enjoint et j’obéis, je n’ai pas d’autre choix que de glisser vers les bras collants de mon grand-père, tu lui racontes une histoire ou tu lui chantes une comptine, il te l’apprend par cœur du premier coup et t’arrache les oreilles à te la réciter cent fois, chacune d’une manière différente, dit mon père à mon grand-père qui essaie, à toute force, de me serrer dans ses bras ou de me presser contre ses hanches, et les mots de mon père me vexent tellement que, si j’étais assez costaud, je lui coudrais la bouche avec du gros fil rouge.

Bon, je suis désolé mais je ne peux pas rester plus longtemps, je dois y aller maintenant, poursuit mon père, et lorsque, tout de suite après, jaillit d’entre mes lèvres, spontanément, un « tant mieux », point n’est besoin de regarder mon père pour savoir que j’ai intérêt à me carapater en courant, ce que je fais, et de loin je vois mon grand-père secouer la tête et mon père me montrer le poing, je vois ma grosse grand-mère à l’allure de saucisse, qui se déplace avec difficulté, quitter péniblement l’un des champs derrière la maison pour aller saluer mon père pendant qu’il en est encore temps, je vois mon père dire au revoir à ma mère et à mes grands-parents, démarrer la voiture, faire un bout de chemin tout droit sur la piste sablonneuse puis tourner à droite, disparaître comme une cigarette qui se consume lentement.

À vos agendas !

Panier
Votre panier