L’Empereur du Portugal

Selma Lagerlöf

Traduit du suédois par Elena Balzamo

Éditeur : Les Argonautes Éditeur

Pour Jan de Skrolycka, humble journalier dans le Värmland, la naissance de sa fille change à jamais le cours de sa vie. Aussi rayonnante que le soleil qui lui a donné son nom, Klara Gulla, c’est certain, accomplira de grandes choses.

Lorsqu’elle est contrainte de quitter sa famille pour gagner de l’argent à la capitale, les nouvelles se font rares au village. Mais Jan en est persuadé : si sa fille n’écrit pas, c’est parce qu’elle est devenue l’impératrice du Portugal et Jan est de ce fait empereur.

Avec L’Empereur du Portugal, l’immense conteuse Selma Lagerlöf nous offre l’histoire poignante d’un homme qui, face à la cruauté et à l’indifférence du monde, refuse de perdre espoir.

Parution 14 mai 2025
Pages 256
ISBN 9782494289802

L'Empereur du Portugal est une oeuvre majeure de la première femme Prix Nobel de littérature Selma Lagerlöf paru aux Argonautes dans une nouvelle traduction d'Elena Balzamo

industrialisation

passé

espoir • passion • bouleversant

Mood du livre
amour, famille, filiation

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Citation

« Car celui dont le cœur ne bat ni de joie ni de chagrin n’est pas un être humain au plein sens du mot. »

Auteur/Autrice

Selma Lagerlöf est l'autrice du chef-d'oeuvre L'Empereur du Portugal, paru aux Argonautes dans une nouvelle traduction par Elena Balzamo.

Selma Lagerlöf

Selma Lagerlöf est la première femme à avoir reçu le prix Nobel de littérature, en 1909. Née en 1858 dans la région rurale du Värmland au sud-ouest de la Suède, elle en décrit les contes et les croyances avec une grande sensibilité. Elle est l’autrice de romans et nouvelles qui impressionnent toujours par leur audace, leur originalité et la justesse de leur analyse psychologique.

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Traducteur/Traductrice

Elena Balzamo est spécialiste de la littérature scandinave et russe et notamment à l'origine des nouvelles traductions du Prix Nobel suédois Selma Lagerlöf

Elena Balzamo

Née en 1956 en Russie soviétique, historienne des langues et littératures scandinaves, Elena Balzamo part définitivement pour la France en 1981. Après avoir passé sa thèse sur le conte scandinave, elle s’attèle à la traduction d’un certain nombre d’écrivains suédois.

Traductrice multirécompensée (Prix de l’Académie suédoise, Prix de Sévigné, Prix Gilbert-Musy…), elle anime à l’exemple de Liliana Lounguine, rencontrée dans sa jeunesse en Russie, un séminaire de traduction à l’Institut culturel suédois de Paris à la fois convivial et exigeant. Elle est notamment à l’origine de deux nouvelles traductions de la première femme Prix Nobel de littérature Selma Lagerlöf, Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson (Gallmeister 2024) et L’Empereur du Portugal paru aux Argonautes, 2025.

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Ils en parlent

  • Aux Argonautes, nous sommes convaincus que la littérature traduite est une porte ouverte sur la culture de l’autre, et notre collection « L’Européenne » a été conçue pour mettre en lumière les plus belles traductions des grands classiques du continent. C’est un honneur de pouvoir être à l’origine de cette nouvelle traduction de L’Empereur du Portugal par Elena Balzamo, qui permet aux lecteurs et lectrices de renouer avec un chef-d’œuvre mondial d’une rare justesse émotionnelle.

    Katharina Loix van Hooff

Extrait

Les années avaient beau se succéder, Jan Andersson de Skrolycka ne se lassait jamais d’évoquer le jour où la fillette était venue au monde.

Il était parti à l’aube chercher l’accoucheuse et quelques femmes ; après quoi il avait dû passer toute la matinée et une bonne partie de l’après-midi assis sur le billot dans la remise à bois, ne faisant qu’attendre.

Dehors, la pluie tombait dru, et même s’il était soi-disant abrité, il avait eu sa part du mauvais temps. L’humidité suintait par les murs fissurés, le toit fendillé gouttait et, à un moment, une trombe d’eau s’était engouffrée dans l’ouverture de la remise pour s’abattre sur lui.

– On croit peut-être que je me réjouis de cette naissance, maugréa-t-il, assénant à un copeau de bois un vigoureux coup de pied qui le projeta dans la cour, alors que rien de pire ne pouvait m’arriver ! Si on s’est mariés, Kattrina et moi, c’était parce qu’on en avait assez de trimer pour Erik de Falla et qu’on voulait avoir un chez-nous, et pas du tout pour mettre au monde des gosses !

Il poussa un soupir et enfouit son visage dans ses mains. D’évidence, le froid, l’humidité et la longue attente contribuaient à empirer son humeur, mais ce n’était pas la seule raison. Il y en avait d’autres, bien plus graves.

Travailler, pensait-il, je ne fais que ça, du matin au soir, mais je pouvais du moins être tranquille la nuit. Et maintenant ce gosse va se mettre à brailler et c’en sera fait de ma paix.

Cette idée le plongea dans un désespoir encore plus grand. Il releva la tête et se tordit les mains à en faire craquer les articulations.

– Jusqu’ici on s’en est plutôt bien tirés : Kattrina pouvait aller travailler chez les gens, comme moi. À présent, elle va devoir rester à la maison pour s’occuper du môme.

Il avait le regard de quelqu’un qui voyait déjà la disette traverser la cour en tapinois et s’introduire dans la maison.

– Eh oui, poursuivit-il, en frappant de nouveau le billot de ses deux poings pour souligner ses propos. Je le dirais comme ça : si seulement à l’époque où Erik de Falla m’avait proposé un terrain pour bâtir une maison et m’avait donné un peu de bois sans valeur pour la construction, si seulement à cette époque j’avais pu savoir à quoi ça mènerait, j’aurais dit non, quitte à passer toute ma vie dans l’annexe des écuries.

C’étaient là des paroles excessives, il s’en rendait compte, mais il refusait de se dédire :

– Si seulement il pouvait y avoir…

Il était désormais dans un état tel qu’il s’apprêtait à énoncer qu’il n’aurait rien contre un accident empêchant cet enfant de venir au monde. Mais il n’eut pas le temps d’articuler ces paroles : un faible pépiement, provenant de l’intérieur de la bâtisse, l’interrompit.

La remise à bois était contiguë à la maison et, en dressant l’oreille, il put capter de nouveaux pépiements. Il comprit aussitôt ce que cela signifiait et, pendant un moment, demeura assis sans exprimer ni joie ni tristesse. Il finit par dire avec un léger haussement d’épaules :

– Bon, puisqu’il est là, j’ai bien le droit de rentrer me réchauffer, nom de Dieu !

Mais son espoir ne se réalisa pas de sitôt : pendant plusieurs heures encore, il fut obligé de patienter.

La pluie continuait à ruisseler, le vent soufflait de plus en plus fort – on se serait cru au mois de novembre, alors que c’était seulement la fin du mois d’août.

Une nouvelle pensée ne fit qu’accroître son désespoir : être à ce point dédaigné, rejeté !

– Elles sont trois femmes là-dedans, sans compter l’accoucheuse, dit-il à mi-voix. Elles auraient tout de même pu y penser, au moins l’une d’entre elles, à venir me dire si c’est un garçon ou une fille.

Il les entendait allumer le feu dans le poêle, il les voyait sortir en courant pour chercher de l’eau, mais personne ne faisait attention à lui !

À nouveau, il cacha le visage dans ses mains en se balançant :

– Jan Andersson, mon ami, se lamenta-t-il, qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Pourquoi rien ne te réussit ? Pourquoi tant de misère ? Pourquoi n’as-tu pas pu épouser une jeune et jolie fille plutôt que cette vieille Kattrina la Vachère qui travaillait chez Erik de Falla ?

Son désespoir était à son comble, il sentit même quelques larmes lui mouiller les doigts.

– Pourquoi te méprise-t-on dans la paroisse ? Pourquoi te préfère-t-on toujours quelqu’un d’autre ? Il y en a des aussi pauvres que toi qui ne sont pas de bons travailleurs non plus, mais personne n’est aussi dédaigné, tu le sais bien. Qu’est-ce qui ne va pas chez toi, mon ami ?

Par le passé, il s’était déjà souvent posé cette question, sans jamais trouver de réponse. À présent non plus, il n’espérait pas la trouver. Mais si… s’il n’avait rien à se reprocher ? Si ce n’était pas sa faute à lui, mais celle de Dieu et des hommes qui se montraient injustes à son égard ?

Arrivé à ce point de réflexion, il ôta les mains de son visage et s’efforça de se donner un air martial.

Si jamais on te laisse entrer, mon ami, se dit-il, tu ne regarderas même pas en direction du môme. Tu iras droit vers le poêle et tu t’y installeras pour te réchauffer. Sans dire un mot. D’ailleurs, pourquoi ne pas y aller de suite ? Il n’y a plus de raison de rester ici, puisque là-bas c’est fini. Si tu montrais à Kattrina et à toutes ces bonnes femmes qui est le maître…

Il était sur le point de se lever, lorsque la patronne de Falla apparut dans l’ouverture de la remise. Elle le salua gentiment et l’invita à venir voir le nouveau-né.

Si l’invitation n’avait pas émané de la maîtresse de Falla en personne, qui sait s’il l’aurait acceptée, tant il était en colère. Or, là, il la suivit, sans se presser toutefois. Il tâcha d’imiter du mieux qu’il put la fière démarche d’Erik de Falla, quand ce dernier traversait la maison communale pour glisser dans l’urne son bulletin électoral, et il réussit assez bien à se donner un air renfrogné et hautain.

– Bienvenue, Jan ! fit la patronne de Falla, ouvrant grand la porte et reculant pour lui laisser le passage.

Il remarqua aussitôt que la pièce était toute propre et bien rangée. Sur le rebord du poêle, la cafetière était en train de refroidir ; sur la table recouverte d’une nappe blanche, on apercevait les tasses à café qu’on avait apportées de Falla. Kattrina était couchée dans le lit, et les deux femmes venues aider se collaient au mur afin de permettre à Jan de tout embrasser du regard.

Près de la table se tenait la sage-femme avec, dans les bras, un paquet.

Jan ne put s’empêcher de penser que, pour une fois, il était le personnage le plus important. Kattrina leva les yeux, comme pour lui demander s’il était content d’elle. Tous les regards étaient posés sur lui, comme si l’on s’attendait à des éloges pour tout le mal qu’on s’était donné, rien que pour lui.

Mais il n’est pas facile de retrouver la bonne humeur après avoir broyé du noir dans le froid toute la journée durant. Sans se départir de l’expression d’Erik de Falla, Jan restait là, muet.

La sage-femme prit alors les devants. La pièce était si exiguë qu’un pas lui suffit pour se retrouver devant lui et lui mettre l’enfant dans les bras :

– Tenez, une brave petite fille !

Le voici planté là, les bras chargés de quelque chose de doux et de chaud, enveloppé dans un grand châle. Un pan du châle avait été écarté pour laisser apparaître un petit visage fripé et de minuscules mains toutes ratatinées. Jan se demandait ce que les bonnes femmes attendaient qu’il fasse avec le paquet, lorsqu’il reçut un coup si fort qu’il chancela. Ce coup ne provenait de personne et Jan ne comprenait pas son origine : venait-il de l’enfant ? De lui-même ?

Son cœur se mit aussitôt à battre la chamade, et il se rendit compte qu’il n’avait plus froid, qu’il n’était plus triste, ni anxieux, ni vexé – non, tout allait bien. Seule l’inquiétait la source inexplicable de ces vibrations, puisqu’il n’avait ni dansé, ni couru, ni escaladé une côte.

– S’il vous plaît, demanda-t-il à la sage-femme, mettez votre main ici : c’est drôle comme mon cœur bat !

– En effet, vous avez des palpitations, confirma-t-elle. Cela vous arrive parfois ?

– Jamais, protesta-t-il. En tout cas, pas de cette façon.

– Vous ne vous sentez pas bien ? Auriez-vous mal quelque part ?

Non, il n’avait pas mal.

La sage-femme était confuse :

– Donnez-moi l’enfant, au cas où…

Jan sentit aussitôt que, non, il ne voulait pas s’en séparer :

– Laissez-moi la petite !

Les personnes présentes avaient dû lire quelque chose dans ses yeux ou entendre quelque chose dans sa voix qu’elles jugèrent si drôle que la sage-femme sourit et que toutes les autres pouffèrent.

– Serait-ce parce que, jusqu’ici, vous n’aviez jamais éprouvé autant d’affection pour quelqu’un que votre cœur bat à ce point ? suggéra la sage-femme.

Il comprit alors d’où venaient ces palpitations. Et même davantage : il crut également deviner ce qui, durant toute sa vie, lui avait fait défaut. Car celui dont le cœur ne bat ni de joie ni de chagrin n’est pas un être humain au plein sens du mot.

À vos agendas !

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